Carnet Géologique
L'anatomie souterraine de la Clape
Géologie du vide et empreinte de l'eau
Explorations et observations de terrain, Ma Clape
Photographies JYB & ma Clape
Carnet Géologique
Géologie du vide et empreinte de l'eau
Explorations et observations de terrain, Ma Clape
Photographies JYB & ma Clape
Introduction
Il y a des puits, sur le massif, dont l'eau est salée. Pas légèrement minérale: salée, reconnaissable. Ce qu'on ne sait pas, c'est pourquoi. On est dans un massif calcaire, loin des formations à sel, et la mer est là mais pas si près. Le goût ne s'explique pas par le paysage.
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Ce carnet explique d'où vient ce sel. Son titre en pose les quatre termes dans l'ordre du raisonnement.
La Clape est un massif calcaire de 88 km² entre Narbonne et la Méditerranée, délimité au nord par l'Aude, à l'est par le rivage, au sud par les étangs de Bages et de Gruissan. Il culmine à 214 mètres au Pech Redon. C'est un horst, un bloc soulevé entre des failles, entouré de plaines basses. Cet isolement est la clé de tout ce qui suit: ce massif est une île de calcaire dans un paysage plat, et ce que l'eau fait dans ses profondeurs est en grande partie conditionné par ce que la mer a fait autour de lui.
Le titre emploie le mot anatomie au sens propre. Comprendre ce massif suppose d'en faire la coupe: traverser les couches, les nommer, suivre ce qu'elles font, au lieu d'en rester à la surface. Sa structure interne est celle d'un système, avec des conduits où l'eau circule, des barrières marneuses qui l'arrêtent et un réservoir profond où elle séjourne. Ces parties ne se comprennent qu'une fois séparées.
Cette anatomie est possible parce que le calcaire n'est pas une masse pleine. C'est la géologie du vide: le massif est parcouru de fissures, de conduits, de cavités sculptées par la dissolution. Ce vide, invisible depuis la surface, fait du massif un réservoir. Sans lui, l'eau passerait ou ruissellerait. Avec lui, elle s'infiltre, elle circule lentement, elle séjourne. Elle a le temps de changer.
Ce changement, c'est l'empreinte de l'eau. Pas une métaphore: de la chimie. Une molécule d'eau qui a transité pendant des temps très longs dans un calcaire jurassique profond sort de cette roche avec une signature chimique qui enregistre ce séjour, lisible et vérifiable. Ces traces, les hydrogéologues savent les lire. Ce qu'ils lisent dans les sources saumâtres de la Clape est sans ambiguïté: cette eau n'est pas de la pluie récente. Elle n'est pas de la mer actuelle. C'est une eau marine ancienne, entrée dans le massif il y a bien plus longtemps, et piégée depuis lors: le chapitre "La mer enfouie" en discute l'âge.
L'échange a joué dans les deux sens: l'eau a dissous la roche, la roche a modifié la composition de l'eau. C'est cette interaction, entre une mer disparue et un calcaire qui en garde la trace, que la chimie des sources permet aujourd'hui de reconstituer.
Ces trois unités nomment des rôles hydrauliques et non des formations. Les épaisseurs sont des ordres de grandeur: selon les compartiments, une même roche peut tenir un rôle ici et un autre ailleurs.
Le parcours du carnet
L'UKU: le karst qu'on peut toucher
~50 m d'épaisseur. Épikarst, lapiaz, avens, sources de décharge. Ce que le randonneur voit sans toujours comprendre.
La MMU: la barrière qui tient tout
~80 m d'épaisseur. Les combes, les marnes de Ramade et les sources de pied de falaise, la logique d'un aquitard.
Le LKU: le karst profond
~1000 m d'épaisseur. 125 millions d'années de roche, 5 millions d'années de karstification et d'eau marine piégée.
Les failles: les courts-circuits
NE-SO, elles traversent tout, et l'eau salée remonte par elles.
Le réservoir basal: la mer enfouie
Au-delà de −1000 m NGF. Une eau salée fossile, ce que la pression maintient en place.
Carte structurale du massif de la Clape. Les failles normales NE-SO découpent le massif en compartiments basculés vers le rivage. Les gouffres (symbole cerclé) jalonnent ces axes de fracturation. Les corniches et escarpements de faille sont les traces en surface de la tectonique qui structure tout ce que les chapitres suivants décrivent. D'après G. Lacombe, cours de SVT, 1997.
Le même massif, relevé sans interprétation: 294 polygones de formations en fond, 331 failles en rouge. Le réseau est bien plus dense que sur la carte structurale, qui ne retient que les accidents majeurs et les nomme. Ce relevé n'est pas pour autant exhaustif: il enregistre ce que la carte au 1/50 000 a retenu, et laisse de côté les accidents trop petits pour cette échelle comme ceux que la couverture masque. Couches S_FGEOL et L_STRUCT de la carte géologique harmonisée de l'Aude, BRGM, géométrie simplifiée pour l'affichage.
La carte structurale ci-dessus retient les accidents majeurs et les nomme; la rose porte sur le relevé du BRGM reproduit juste avant, qui compte 331 failles pour le seul massif. Le réseau y est plus dense, et c'est sur lui que le calcul est fait, étant entendu que ce relevé lui-même n'épuise pas les failles du massif.
Chaque faille est affectée de son azimut et pondérée par sa longueur; les secteurs font 15 degrés et la rose est symétrique, une direction de faille n'ayant pas de sens.
Près de 95 % de la longueur des failles majeures se place entre le nord et l'est, le maximum au secteur ENE, et la direction moyenne des huit plus longues vaut N57 °E. Le quadrant NO-SE est vide. La formule « failles NE-SO » est donc juste, avec un maximum un peu plus oriental qu'elle ne le suggère.
Calcul fait sur la couche L_STRUCT de la carte géologique harmonisée de l'Aude, BRGM; le seuil de 20 unités qui définit les failles majeures est un choix de lecture, et la couche ne dit rien du jeu des failles.
Une rose additionne aussi tout le massif en un seul dessin, alors que les directions n'y sont pas partout les mêmes: le nord est nettement ENE, le sud plus franchement NE et plus dispersé. La figure donne donc une tendance d'ensemble, pas la direction d'un secteur donné.
La roche du plateau est chaude sous la main, rugueuse, creusée de rainures millimétriques que l'eau a sculptées sur des millénaires. Le calcaire urgonien n'est pas une masse pleine: il est traversé de fissures et de conduits que l'eau a élargis sur des millions d'années.
C'est l'UKU, l'Upper Karst Unit, le karst supérieur. Le terme désigne un rôle, celui de karst libre qui prend la recharge, plus qu'une couche précise: on verra qu'une même roche peut le tenir ici et jouer un autre rôle ailleurs. C'est la partie du massif qu'on peut voir, toucher, explorer sans instrument. Son épaisseur est d'environ cinquante mètres en moyenne, mais ce chiffre varie selon les compartiments du horst faillé.
Les premiers dix à trente mètres ont un nom propre: l'épikarst. C'est la zone superficielle de l'UKU, là où la roche est encore en contact direct avec l'atmosphère.
La pluie tombe déjà un peu acide, chargée du CO₂ de l'air. Mais c'est en traversant le sol qu'elle se charge vraiment: la respiration des racines et des micro-organismes y concentre un CO₂ bien plus abondant que dans l'atmosphère. C'est cette eau-là, acidifiée par le sol, qui attaque le calcaire. Pas violemment. Millimètre par millimètre, sur des siècles. Ce travail invisible produit ce qu'on voit au sol: les lapiaz, ces rainures et cannelures gravées dans la dalle calcaire nue, et les poches de terra rossa, ce sol rouge qui s'accumule dans les anfractuosités. Ce rouge vient du fer. Le calcaire contient des traces d'oxydes de fer; quand l'eau chargée en CO₂ dissout le carbonate de calcium, elle emporte ce qu'elle met en solution et laisse ce qu'elle ne peut pas atteindre. Le fer s'oxyde au contact de l'air ou d'eaux chargées en oxygène et précipite sous forme de goethite, ocre-jaune, et d'hématite, rouge, deux oxydes de fer qui donnent à la roche sa teinte. C'est ce résidu insoluble, concentré sur place par la dissolution progressive de la roche, qui donne à la terra rossa sa couleur caractéristique. Ce que la roche ne peut pas céder à l'eau, elle le laisse là.
Ce même CO₂ fixe le pH de l'eau, à deux moments distincts. En s'infiltrant, l'eau est acide, et c'est cette acidité qui dissout le calcaire. La dissolution consomme l'acide: en attaquant le carbonate, l'eau échange ses protons contre du bicarbonate, et son pH remonte. Prélevée en puits, saturée en calcite, l'eau de la nappe se tient donc autour de 7 Khaska et al., 2013. C'est la même eau, agressive avant d'avoir dissous, neutre une fois saturée. On attendrait plus basique en terrain calcaire. Il n'en est rien, parce que le pH ne dépend pas de la quantité de calcaire mais de la pression de CO₂. Tant que l'eau reste chargée du CO₂ du sol, elle demeure proche du neutre, saturée en calcite sans être basique. Le calcaire lui donne son alcalinité, un pouvoir tampon et du bicarbonate, pas un pH élevé. La bascule vers le basique se produit à la surface, sur la roche exposée, où l'eau de suintement dégaze son CO₂ ou s'évapore. Son pH grimpe alors vers 8 à 8,5 et la calcite précipite. C'est le régime que subissent les fougères rupestres du massif, distinct de celui de la nappe (voir le carnet des fougères de la Clape). Même eau, même roche, pH opposé selon que le CO₂ reste ou s'échappe.
Sur une falaise, la limite de l'épikarst se lit à trois signes, du haut vers le bas. La teinte d'abord: sous la surface du plateau, le calcaire est beige-ocre, altéré par la dissolution et l'oxydation du fer; il passe vers le bas au gris compact de la roche fraîche. La texture ensuite: cette frange supérieure est alvéolée, creusée de cupules et de rainures verticales, quand la paroi fraîche en dessous reste plus lisse. La végétation enfin: les plantes colonisent les fissures élargies par la dissolution dans cette bande du haut. La limite de l'épikarst est la ligne où cesse l'altération et où le calcaire redevient compact.
Ces trois signes tiennent au gradient de dissolution du karst. Près de la surface, au contact du CO₂ du sol, l'attaque chimique est maximale, environ 70 % de la dissolution se faisant dans les dix premiers mètres ; les fissures y sont larges, puis s'amincissent et se raréfient vers le bas Williams, 2008. D'où le contraste qu'offre la falaise : une frange supérieure poreuse (plus de 20 % de vides) sur une roche saine compacte (moins de 2 %). Cette frange, l'épikarst, fait typiquement 3 à 10 m, davantage en terrain fracturé par la tectonique.
Il faut distinguer cette forme de sa fonction. L'épikarst peut abriter une zone saturée perchée, l'aquifère épikarstique, qui retient une partie de l'eau infiltrée au lieu de la laisser filer Bakalowicz, 2004 ; c'est ce stock qui nourrit l'égouttement des grottes entre deux pluies. L'eau s'y répartit selon trois modes : rapide par les conduits verticaux, lente et diphasique dans les fines fissures (le stock), et différée quand les fortes pluies chassent le trop-plein vers la profondeur. Sur les karsts méditerranéens de faible relief et à sol mince, voisins de la Clape, le radar situe cet épikarst dans les dix premiers mètres, épousant la topographie indépendamment du pendage (plateau du Hortus Bakalowicz, 2004). Sur la Clape même, l'épaisseur et la rétention de l'épikarst ne sont pas mesurées.
L'épikarst est aussi une zone de tri. Une partie de l'eau s'infiltre dans les fissures et conduits de l'UKU. Une partie repart en évaporation. Une partie ruisselle vers les combes. Ce tri n'est pas anodin: c'est ici que l'eau commence à prendre la signature isotopique du calcaire urgonien. Elle entre dans ce que les hydrogéologues appellent le groupe A, eau fraîche, peu minéralisée, bicarbonatée calcique. Les quatre analyses de sources de Khaska et al., 2013 la situent: conductivité de 549 à 694 µS/cm, soit 0,4 à 0,6 g/l de sels dissous, dont 25 à 43 mg/l seulement de chlorure. Le bicarbonate et le calcium en font l'essentiel: c'est du calcaire dissous, pas du sel. Elle ne sait encore rien de ce qui l'attend plus bas.
Les flux de l'eau dans un massif calcaire karstique (ordres de grandeur)
Du schéma-type aux mesures de terrain
Diagramme de flux vertical décomposant les précipitations méditerranéennes en trois flux quantitativement asymétriques selon le bilan hydrique standard d'un karst méditerranéen. Évapotranspiration réelle environ 60 percent, infiltration dans les calcaires fissurés environ 35 percent, dont une partie ressort en sources temporaires à la base des calcaires urgoniens, une autre rejoint l'aquifère profond par les failles, rétention locale par capillarité dans les fissures et condensation nocturne sur les parois nord environ 5 percent.
Le 35 % du diagramme ci-dessus n'est pas une mesure de la Clape : c'est un ordre de grandeur générique pour les karsts méditerranéens de basse altitude (Bakalowicz 2005, Mangin 1975). Pour la Clape, il faut suivre l'eau pas à pas. Tout commence par la pluie totale. L'évapotranspiration en prélève d'abord la plus grande part, l'ETP (évapotranspiration potentielle, le maximum évaporable) dépassant la pluie la plupart des mois ; ce qui reste est la pluie efficace. Celle-ci se partage à son tour entre infiltration et ruissellement, et c'est ce partage que mesure le ratio d'infiltration de la pluie efficace (RIPE).
Le BRGM cartographie ce ratio par entité hydrogéologique : 56,4 % sur les alluvions de l'Aude, 36,7 % sur le massif de la Clape, 50 % sur sa partie karstique Fleury et al., 2022. Ce sont trois entités distinctes, non une moyenne. Le karst affleurant infiltre donc mieux que le reste du massif : la moitié de sa pluie efficace s'infiltre, le reste ruisselle. Ce flux infiltré recharge les aquifères sous-jacents ou alimente les écoulements de sub-surface, ce qu'on appelle recharge potentielle.
En valeur, au bout de la chaîne, la recharge mesurée est de l'ordre de 54 mm/an sur la zone d'étude de Fleury (la Narbonnaise littorale, dominée par la plaine alluviale de l'Aude), et du même ordre sur le massif lui-même (piézomètre de la Clape : 41 à 181 mm/an selon l'année, 56 mm en 2021) Fleury et al., 2022, pour une pluie d'environ 635 mm/an (normale 1991-2020) : de l'ordre de 8 à 9 % de la pluie totale. C'est le seul chiffre comparable au 35 % du karst-type, sur la même base, et l'écart tient à l'évapotranspiration : le karst infiltre bien, mais sous ce climat sec il ne reste qu'une faible pluie efficace. Le 50 % (fraction de la pluie efficace) et ces 8 à 9 % (fraction de la pluie totale) ne se contredisent pas : ce sont deux maillons de la même chaîne.
Ces moyennes annuelles lissent un régime très irrégulier. La normale de 635 mm recouvre une amplitude considérable, de 328 mm (2023) à 1205 mm (1996), et un repli récent, environ 509 mm sur la décennie 2015-2024 (Météo-France, Narbonne), postérieur aux données de Fleury. Surtout, la majeure partie de la pluie tombe en quelques épisodes intenses, cent à plusieurs centaines de millimètres en peu d'heures : le 26 septembre 1992, 290 mm en un jour. Sur cette eau, l'évapotranspiration ne prélève presque rien, et le sol, une fois sa capacité de stockage comblée (carte INRA : ~175 mm sur la majeure partie de la zone d'étude, 25 mm ailleurs, non une mesure propre au massif Fleury et al., 2022), laisse tout passer : le karst engouffre alors l'eau d'orage en peu de temps. Une large part de la recharge se concentre ainsi sur ces épisodes, non en pluie répartie ; le RIPE et l'ETR moyens en donnent le volume annuel, pas cette dynamique. Le carnet des fougères en détaille le régime pluviométrique et son glissement intra-automnal sur la série 1950-2024.
Sous ce régime à seuil, la recharge repose déjà largement sur quelques forts épisodes, surtout automnaux : c'est leur présence ou leur absence dans l'année qui fait la différence, bien plus que le cumul réparti. Les plus gros orages se concentrent en automne (pic en octobre), mais la recharge se poursuit en hiver, quand l'évapotranspiration basse laisse passer même des pluies modestes, ce que Fleury range sous le terme de recharge hivernale Fleury et al., 2022. Un climat plus chaud tend, à l'échelle méditerranéenne, à concentrer davantage les pluies dans ces épisodes, une atmosphère plus chaude retenant plus de vapeur ; mais localement, la série de Narbonne montre surtout un repli du cumul et des automnes plus pauvres (509 mm sur 2015-2024, quatre automnes sur sept sous 60 mm depuis 2011). L'effet net n'est donc pas une recharge plus abondante, mais plus intermittente : quelques années bien rechargées par un épisode majeur, davantage d'années sèches. La recharge dépend de plus en plus d'un petit nombre d'événements.
Ce que l'épikarst ne livre pas à l'atmosphère descend. L'eau qui a passé le tri rejoint les fissures et conduits de l'UKU, creusés sur des millions d'années. C'est là qu'elle prend de la vitesse.
Plus bas dans l'UKU, l'eau a eu le temps de faire un travail plus grand. Sur des millions d'années, elle a dissous des conduits, creusé des galeries, ouvert des cavités. C'est le karst actif: celui que la spéléologie explore, celui que le randonneur aperçoit sous forme d'avens béants dans le plateau.
Ces avens ne sont pas distribués au hasard. À l'échelle du massif, ils se concentrent dans les secteurs les plus fracturés, sans que chaque aven corresponde nécessairement à une faille cartographiée. L'anticlinorium de la Clape est parcouru par un réseau serré de fractures normales à regard est, qui le découpent en panneaux s'abaissant vers le littoral Fauré, 2026. Chacun est un puits de dissolution ouvert le long d'une fracture, parfois à l'intersection de plusieurs. Tous ne s'enfoncent pas dans la même unité: sur la voûte de l'anticlinal, là où l'érosion a emporté la marne et le calcaire supérieur, ils s'ouvrent directement dans le Barrémien du LKU.
À trois kilomètres au nord, l'aven de Camplazens en donne un exemple qu'on peut parcourir. Creusé lui aussi dans les calcaires supérieurs urgoniens du Gargasien, donc dans l'UKU, il descend de 95 m depuis une entrée à +127 m NGF et débouche, vers −85 m, sur un collecteur actif: de l'eau qui coule, un amont et un aval, à environ +42 m NGF (Sevcik, 1993). Le conduit ne s'arrête pas à sec, il atteint le drainage souterrain de l'UKU, une quarantaine de mètres au-dessus du niveau de la mer. Sa chimie n'est pas connue, et l'un de ses méandres porte le nom de « Suffoqués » pour le CO2 qui s'y accumule.
Ce que ça montre Un aven de l'UKU qui n'aboutit pas à un cul-de-sac sec mais à un drainage actif, perché une quarantaine de mètres au-dessus du niveau marin.L'eau dans ce karst actif est rapide. Elle transite en semaines, parfois en mois. Lors des épisodes méditerranéens, les exsurgences réagissent en quelques heures: l'onde de pression chasse l'eau déjà présente dans les conduits, tandis qu'une fraction de l'eau nouvelle descend directement par les fractures ouvertes. Le pic de débit et l'arrivée de la pluie du jour ne coïncident pas. Elle ressort douce aux exsurgences de mi-pente, exactement là où l'UKU (le calcaire dur) prend fin et où la MMU (les marnes tendres) commence. Ce sont des exsurgences et non des résurgences: le massif de la Clape est un horst isolé, sans rivière de surface qui disparaîtrait en amont dans une perte: toute l'alimentation est pluviale directe sur les calcaires du plateau. Cette limite n'est pas abstraite: elle est visible dans le paysage. C'est la ligne où la végétation change, où une ligne verte trahit une humidité permanente.
Sur le flanc littoral du massif, les failles normales NE-SO abaissent progressivement toutes les couches vers le rivage. Dans les compartiments les plus bas, l'UKU est lui-même sous le niveau marin et ses conduits débouchent directement dans la mer. L'eau douce s'y décharge sous le niveau marin tant que sa charge hydraulique dans le massif dépasse la pression de la colonne d'eau marine: mécanisme de la relation de Ghyben-Herzberg. Ce sont les exsurgences sous-marines côtières signalées par Lespinasse et al. (1982) comme des émergences « près de la cote 0 en relation avec le niveau de la mer » Lespinasse et al., 1982. Elles n'ont pas de lien avec l'eau salée fossile du LKU: ce sont des exutoires de l'UKU actif dont le débit varie avec la pluviométrie. En charge suffisante, l'eau douce se décharge vers la mer. En étiage, si la charge s'abaisse assez, le gradient peut s'inverser et l'eau marine entrer par les mêmes conduits: c'est le risque d'inversac, possible sur ces exutoires mais non documenté dans la Clape à ce jour.
Trois sites documentés permettent d'observer ce fonctionnement à trois altitudes différentes, dans trois compartiments distincts du massif. Ils illustrent ensemble le gradient entre l'UKU perché en eau douce et l'UKU abaissé au niveau marin, saumâtre.
La source du Rec d'Argent est l'exemple de référence de l'UKU en eau douce. Elle s'ouvre à 95 m NGF, sur le flanc méridional du massif, au contact des calcaires urgoniens du Gargasien et des marnes sous-jacentes, exactement à la limite UKU/MMU. Elle a alimenté le village de Gruissan en eau potable pendant de longues années SpeleoBase, 2005. La notice géologique la cite, avec la source du Gourp, comme exsurgence de référence du karst supérieur, avec un débit d'étiage de 1 à 3 l/s Lespinasse et al., 1982.
La topographie révèle un réseau karstique développé: 400 m de galeries jusqu'à un siphon pouvant se désamorcer en sécheresse, puis une galerie ascendante concrétionnée de plus de 500 m, développement total d'environ 1000 m SpeleoBase, 2005. Un réseau actif à pleine maturité, en eau douce, qui fonctionne exactement comme le modèle décrit plus haut: recharge pluviale sur le plateau, transit dans les conduits urgoniens, décharge à la limite des marnes.
Ce que ça démontre pour l'UKU La source du Rec d'Argent est la référence de l'UKU perché en eau douce. L'eau infiltrée sur le plateau urgonien ressort propre à 95 m NGF, exactement à la limite UKU/MMU. La MMU arrête la descente; la source documente la décharge. Ce comportement correspond au groupe A de Khaska: chimie bicarbonatée calcique, aucune trace d'eau salée profonde. C'est le fonctionnement de l'UKU là où aucune faille ne le met en contact avec les masses d'eau littorales.Sur le flanc sud du massif, au pied du pech de Foncaude, l'aven s'ouvre par un puits vertical d'une vingtaine de mètres dans le Barrémien inférieur. Le nom dit ce qu'il y a: Fount Caudo en occitan, la source chaude, attesté dès 1781. L'eau ressort à 16-17°C par huit griffons au pied du pech, et une résurgence distincte sourd dans l'étang de Gruissan à une vingtaine de mètres de la rive. Cette température, comparable à celle de Conilhac, indique une connexion avec l'étang. Développement topographié: plus de 100 m, dénivelé 23 m, système plongée-siphon Gilles & Hermand, 1995.
La coupe développée N-S est explicite: l'entrée à +23 m NGF, les galeries du Petit Baigneur et des Bousiers descendent jusqu'au niveau 0 m NGF et continuent en siphon sous le niveau marin. Le niveau des vasques dans les parties basses de la cavité est celui de la mer toute proche. Lors des marées d'équinoxe, l'onde de crue karstique peut siphonner une bonne partie des galeries Gilles & Hermand, 1995.
Gilles et Hermand décrivent le mécanisme: les calcaires affleurent sur le littoral puis s'ennoyent sous la mer; l'eau salée s'y enfouit par des fissures absorbantes tandis que l'eau de pluie descend jusqu'au niveau marin par les affleurements. Il se produit alors un mélange dans le réseau noyé profond qui aboutit à la formation d'un aquifère d'eau saumâtre, aquifère sur lequel la grotte donne regard. Leur conclusion: l'exploration de cette cavité revient à faire une visite dans l'aquifère et peut permettre de se faire une idée de la morphologie des karsts littoraux méditerranéens Gilles & Hermand, 1995. Le mot aven prête ici à confusion. Les puits du plateau, à Camplazens comme à la Ramade, ont été creusés par une eau qui descend, dans la zone vadose. Fontcaude a été creusé sous l'eau, et l'est encore: son puits d'entrée n'est qu'un accès par le haut à un réseau qui appartient à la zone noyée.
Ce que ça démontre pour l'UKU Fontcaude montre que le Barrémien lui-même, affleurant et drainé au littoral, porte une eau d'UKU qui devient structurellement saumâtre dès qu'elle descend au niveau des masses d'eau littorales. L'UKU côtier n'est pas contaminé par le LKU: il est en mélange direct avec l'eau de l'étang par double flux. Le mécanisme est géométrique. C'est la frontière entre l'UKU perché en eau douce et l'UKU côtier saumâtre, documentée in situ par la résurgence dans l'étang.Le même phénomène, dans le compartiment oriental du massif, est documenté par le gouffre de l'Œil Doux: eau saumâtre, fluctuations liées aux coups de mer, connexion supposée avec la mer, à 1,5 km du rivage. Même mécanisme, masse d'eau différente. Il fait l'objet de la section suivante.
Ce réseau actif a une fenêtre. Un seul endroit dans le massif où la nappe de l'UKU est visible à ciel ouvert, sans forage ni équipement. C'est le gouffre de l'Œil Doux.
Il existe un endroit du massif où l'eau de l'UKU se laisse voir. Pas une source, pas un suintement: la nappe elle-même, en plan d'eau. Le gouffre de l'Œil Doux, sur la commune de Fleury, dans le secteur oriental du massif, à 1,5 km du rivage. Une ouverture d'environ 100 mètres de diamètre, des parois calcaires de 30 à 40 mètres, et au fond un lac d'un vert dense, profond d'une douzaine de mètres. Une plongée y relève un plan d'eau de 35 mètres de diamètre et atteint, vers −14 mètres, un fond de blocs d'effondrement ennoyés de vase, sans départ de galerie pénétrable (plongée S.C. Paris, F. Le Guen).
Le mécanisme de formation est celui décrit plus haut pour les avens: une galerie du karst actif, un de ces conduits que l'eau a dissous dans les calcaires de l'UKU, dont le plafond a cédé. L'effondrement ne s'est pas produit au hasard. La fracturation affaiblit mécaniquement la roche et concentre la dissolution là où l'eau circule, le long des plans de faille; un plafond cède donc à l'endroit que le réseau de fractures a prédécoupé. Les fractures qui strient les parois du gouffre jusque sous le plan d'eau montrent ce prédécoupage. La particularité de l'Œil Doux tient à sa position. L'effondrement s'est produit assez bas dans le paysage, dans les panneaux orientaux abaissés par les failles, pour intercepter la zone noyée de l'aquifère. Le plan d'eau du gouffre est la surface de la nappe du karst superficiel, exposée à l'air libre. En karstologie on parle de regard sur la nappe: une fenêtre hydrogéologique ouverte par accident d'érosion. La configuration rappelle les cénotes du Yucatán, et le terme de cénote lui est couramment appliqué.
L'eau qu'on y voit est donc celle de ce chapitre. De l'eau d'infiltration locale, drainée par les conduits de l'UKU, en transit vers la mer toute proche PNR Narbonnaise, 2010. Le toponyme occitan le disait avant l'hydrogéologie: l'Uèlh Dotz, l'œil et la source, deux fois l'eau dans le même nom.
L'eau du gouffre est légèrement saumâtre. Deux mécanismes peuvent l'expliquer, et ils ne racontent pas la même histoire.
Dans son compartiment central, l'UKU ignore ce qui se passe quatre-vingts mètres de marnes plus bas. L'eau transite en semaines, ressort propre aux sources de mi-pente, et c'est tout. Dans le compartiment oriental, c'est une autre histoire: les conduits plongent sous le niveau marin, la mer entre, et l'UKU lui-même devient saumâtre avant d'avoir atteint la MMU.
Quant aux avens de ces compartiments, que le randonneur enjambe sans y penser, aucun ne perce la MMU: là où l'UKU repose sur la marne, ils s'y arrêtent, la barrière les stoppe. Sur la voûte de l'anticlinal, où la marne a disparu, c'est différent, les avens s'ouvrent d'emblée dans le LKU. Ce qui franchit la barrière, ce sont les failles, pas les avens, et c'est par elles que l'eau marine fossile du LKU peut remonter.
Des plateaux calcaires aux combes, le sol change. La roche dure disparaît. Ce qui reste est mou, feuilleté, friable entre les doigts. Une argile grise-verte qui s'effrite sans résister. On a changé de monde.
C'est la MMU, la Middle Marl Unit. Quatre-vingts mètres de marnes peu perméables en moyenne, qui séparent le karst supérieur du karst profond: rien de visible en surface, et pourtant la pièce maîtresse du système.
Le paysage de la Clape est un paysage en sandwich. Depuis le point haut, Pech Redon 214 qui domine le massif, par exemple: la lecture est immédiate: une butte témoin (Les Gueites) et un plateau calcaire blanc (Plateau de Figuières) au milieu, les failles qui l'encadrent, une dépression allongée autour (dont Vigne Longue) . Cette dépression, c'est la combe. Et la combe, c'est la MMU.
L'eau a creusé la roche tendre là où elle affleure. Les vignes ont colonisé ces creux, pas par hasard, mais parce que les marnes retiennent l'humidité que le calcaire refuse. La topographie en cuesta qu'on lit depuis la crête n'est pas un accident de relief. C'est la lithostratigraphie rendue visible par l'érosion différentielle. Le paysage est une coupe géologique à ciel ouvert.
Ces combes, telles que Labit et Male au sud du massif, ne sont pas l'œuvre d'un seul épisode. Le niveau de base commande la profondeur d'incision. Sur la bordure languedocienne, cette incision est dominée par la surrection miocène Séranne et al., 2002. La chute messinienne y ajoute ensuite un potentiel d'incision considérable, et chaque bas niveau glaciaire quaternaire rajeunit l'entaille sans beaucoup l'approfondir. Aucun de ces épisodes n'est documenté sur les combes du massif. Le climat, lui, commande le style du façonnement. Au Messinien, l'incision est surtout mécanique et fluviatile, commandée par la chute du niveau de base ; la part de la dissolution y reste débattue, la marge côtière étant sèche quand les continents demeuraient humides. Sous le Pliocène inférieur, chaud et plus arrosé de plusieurs centaines de millimètres qu'aujourd'hui au Languedoc Fauquette et al., 1999, la dissolution du calcaire et l'altération de la marne s'accélèrent et creusent la cuesta. Sous les glaciaires quaternaires, froids, la gélifraction reprend la marne et tapisse les combes de débris; les interglaciaires humides relancent la dissolution.
Les combes qu'on voit aujourd'hui résultent donc de trois facteurs:
Aucune source ne date Labit ni Male: ce raccordement est une lecture raisonnée à partir de l'histoire du niveau de base et du climat, donnée comme telle.
Ces combes de surface et les conduits profonds du réservoir basal sont deux karsts distincts par l'âge et la profondeur, gouvernés par le même niveau de base mais façonnés par des climats différents. On ne confondra pas le creusement des combes, polygénique, avec la mise en place du vide profond, dont la géométrie principale est messino-zancléenne. Aucune datation ne cale les combes de la Clape: ce que la forme atteste, c'est une reprise, pas un âge.
La combe montre qu'il y a une barrière, et où elle passe. Elle montre même que c'est une marne, molle, en creux. Ce qu'elle ne dit pas, c'est laquelle: le massif compte plus d'un niveau marneux. Pour savoir lequel fait barrière, et où, il faut aller à Ramade.
L'affleurement de Ramade, entre Armissan et Narbonne-Plage, est qualifié de classique par l'ASNAT Fauré, 2026: c'est un bon point d'entrée pour comprendre ce qui fait barrière dans le massif. Mais avant d'y lire la roche, il faut poser une précision, parce qu'elle change la lecture de tout ce chapitre: ce qu'on appelle MMU n'est pas la même chose selon qu'on est géologue ou hydrogéologue.
La MMU n'est pas une formation géologique. C'est une unité hydrostratigraphique: un découpage par le comportement de l'eau, pas par l'âge des roches. La synthèse hydrogéologique régionale du BRGM note d'ailleurs que pour décrire les limites d'un aquifère, les hydrogéologues emploient en général des termes stratigraphiques par commodité de langage Marchal, 1985. Le mot désigne une couche, mais ce qu'il délimite est un comportement hydraulique. La lithostratigraphie de Fauré, elle, découpe le Crétacé de la Clape par formations datées, et sa succession ne se superpose pas terme à terme à la grille hydraulique. On lit, au-dessus des Calcaires du Puech de Labade: les Marnes intermédiaires de Ramade (75 à 80 m, Aptien inférieur), puis les Calcaires moyens du Plan de Roques (55 m, Aptien supérieur), dont les Calcaires blancs du Plateau des Auzils (50 m) forment la masse et les entablements des plateaux, puis le Complexe argilo-carbonaté supérieur de Tuffarel (plus de 200 m, Aptien supérieur) Fauré, 2026. Trois termes hydrauliques pour neuf formations: le recouvrement n'a rien d'évident, mais il existe, et la notice de 1982 permet de l'établir.
Deux remarques avant de relier les deux grilles. D'abord, l'Aptien de la Clape n'a pas un seul niveau marneux mais deux: les Marnes de Ramade à l'Aptien inférieur et les marnes du Complexe de Tuffarel à l'Aptien supérieur, séparées par les calcaires du Plan de Roques. Une seule, cependant, est documentée dans le rôle de MMU: Ramade. Les marnes du Complexe de Tuffarel ne sont pas, elles, un aquitard dont on aurait établi qu'il sépare un UKU d'un LKU. Ensuite, le massif est faillé, et les sources ne rattachent pas toutes ce niveau au même étage selon le compartiment ou la coupe-type retenue, ce que la suite détaille.
Le terrain et la coupe de Khaska permettent de trancher, à condition de regarder compartiment par compartiment.
Une précaution avant de comparer les deux grilles: elles ne se répondent pas de la même façon partout. La coupe que Khaska trace à travers le massif, des Garrigues à la mer, montre des unités qui apparaissent et disparaissent d'un panneau à l'autre Khaska et al., 2013. L'UKU existe par endroits, manque ailleurs; la MMU affleure ici, plonge là; le LKU forme le cœur du bombement central mais s'amincit sur les bords. La Clape est un horst extrêmement faillé, et chaque compartiment a sa propre géométrie. Une correspondance unique, valable pour tout le massif, n'existe donc pas. Ce qu'on peut établir, c'est une correspondance locale, là où les trois unités coexistent et s'empilent dans l'ordre.
La MMU se laisse reconnaître sur le terrain par un indice simple: des sources de pied de falaise. L'eau de l'UKU descend jusqu'à buter sur les marnes, qu'elle ne traverse pas, et ressort au contact, en ligne, au pied de l'escarpement. Khaska décrit exactement ce mécanisme: la décharge de l'UKU se fait par une série de sources situées au contact UKU/MMU. La fiche du BRGM nomme ces exsurgences: le Rec d'Argent, le Gourp, Saint-Obre, Fontanilles, l'Hospitalet BRGM, fiche 557D. Toutes marquent la trace de la barrière marneuse sur le terrain. La présence conjointe d'une falaise calcaire, d'une ligne de sources et de marnes en contrebas est la signature de la MMU.
Sur le terrain, c'est la version Ramade qu'on touche du doigt. Là où la barrière marneuse affleure et laisse sortir ses sources de pied de falaise, la roche en place est celle des Marnes de Ramade. Les attributions plus hautes dans la série, Clansayésien de la notice, Bédoulien-Gargasien du BRGM, valent pour d'autres compartiments ou d'autres coupes-types. Aucune n'est « fausse »: elles décrivent le même rôle d'aquitard, rapporté à des étages différents selon la coupe retenue. À la Clape même, c'est Ramade qui l'assure.
Le piège serait de chercher LA formation qui « est » la MMU. Dans un massif faillé, la question n'a pas de réponse unique. La MMU est définie par sa fonction, freiner l'eau entre deux karsts, et la roche qui remplit cette fonction change selon le lieu: Ramade là où l'aquitard affleure avec ses sources, un niveau marneux plus haut ailleurs. C'est une commodité d'hydrogéologue, robuste pour raisonner sur l'eau, trompeuse si on la prend pour une couche cartographiable d'un seul tenant.
Quelle que soit la marne qui tient le rôle d'aquitard selon le compartiment, le résultat fonctionnel est le même: une barrière à la circulation verticale. Ce qu'elle retient, et ce qu'elle finit par laisser passer, c'est le sujet des deux sections suivantes.
La MMU joue le rôle d'aquitard: elle ralentit les transferts verticaux au point de les rendre quasi nuls dans les zones intactes. Pas par son épaisseur seule, mais par sa nature: des marnes, peu perméables, qui freinent l'eau là où le calcaire urgonien sous-jacent la laisserait passer. Que ces marnes soient celles de Ramade ou un niveau plus haut selon le compartiment ne change rien à la fonction.
La nuance vue plus haut compte ici. Ces 80 m ne sont pas une marne pure: les niveaux marneux de l'Aptien de la Clape comportent des intercalations calcaires, et ces interlits sont, eux, perméables. L'aquitard n'est donc pas une plaque étanche mais une couche freineuse traversée de minces niveaux transmissifs. Sa capacité à retenir l'eau tient à l'épaisseur de marne dominante, pas à une imperméabilité parfaite. C'est suffisant pour faire barrière à grande échelle, sans interdire toute circulation.
Ce qu'elle fait concrètement: elle sépare deux corps d'eau qui, sans elle, se mélangeraient. L'eau du LKU y est en charge, son niveau piézométrique se tenant au-dessus du toit du réservoir: elle tend à monter dès qu'un passage s'ouvre. La marne ne crée pas cette charge, qui vient du relief; elle l'empêche de se dissiper. Tant que la barrière est continue, les deux mondes coexistent sans se mélanger: l'eau douce de l'UKU en haut, l'eau salée fossile logée dans les parties profondes du massif en bas.
L'équilibre est dynamique, pas une frontière fixe.
La MMU a des failles. Pas métaphoriquement: littéralement. Les failles lithosphériques NE-SO qui découpent le massif en panneaux percent parfois la barrière marneuse de part en part. À ces endroits, la charge du LKU n'est plus contenue. L'eau remonte. Là, la faille devient un court-circuit entre deux pressions, deux chimies, deux temps géologiques.
La MMU tient. Jusqu'à ce qu'elle ne tienne plus. Ce qui la perfore, ce sont les failles NE-SO du massif. Ce qui se trouve de l'autre côté, c'est le LKU: un karst profond que les isotopes ont appris à lire.
Ce qu'on ne verra jamais, c'est le vide profond et l'eau marine fossile qui l'occupe, pas la roche qui l'enferme: celle-là, on la foule sur les plateaux. La roche a 125 millions d'années. Elle s'est déposée dans une mer tropicale peu profonde, avec des récifs de rudistes que le randonneur peut toucher en macro sur les affleurements du Puech de Labade. Le vide à l'intérieur de cette roche, l'endokarst, a été sculpté principalement il y a 5 millions d'années, quand la Méditerranée s'est asséchée et a creusé ses karsts côtiers en profondeur. L'eau qui remplit aujourd'hui une partie de cet endokarst est une eau marine fossile, entrée lors d'une transgression bien antérieure et piégée depuis Khaska et al., 2013: le chapitre V précise laquelle, et pourquoi ce n'est pas la plus récente.
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Le LKU a deux faces, et l'une se touche. Là où il affleure sur la voûte de l'anticlinal, ou reste peu profond, il se comporte en aquifère: l'eau de pluie entre par les dalles nues et les puits agricoles la remontent. À l'aven de l'Hospitalet, ouvert vers +125 m NGF dans le Barrémien, le fond est noyé au voisinage de zéro: le Barrémien du LKU y est à l'air libre et drainé, et son eau, on peut la toucher. Sa seconde face ne se lit qu'au sondage. Sous la couverture marneuse, la même masse plonge jusqu'au réservoir basal, l'eau marine fossile ségrégée à la base de la série, vers −1 115 m au contact Jurassique/Crétacé, que seul La Clape 1 a atteint. Un millier de mètres séparent l'eau qu'on touche de celle qu'on ne verra jamais.
Une précision utile avant de descendre plus loin. Ce qu'on appelle LKU commence dans les mêmes calcaires barrémiens du Puech de Labade qui forment les grands plateaux arides (Garrigue de Pech Redon) mais il descend bien plus bas. Le sondage La Clape 1 (1955) a traversé ces calcaires barrémiens sur plusieurs centaines de mètres, puis a rencontré les calcaires et dolomies du Jurassique supérieur: Kimméridgien, Dogger: Bathonien, jusqu'à la profondeur finale de 1 974 m BRGM, 1955. Des roches carbonatées dans les deux cas, mais ni le même âge (125 Ma pour le Barrémien, 150 à 175 Ma pour le Jurassique), ni la même histoire diagénétique. La différence entre LKU et UKU tient d'abord à la situation, mais elle s'accompagne dans la Clape d'une différence de roche, d'âge et de karstification accumulée.
C'est la limite de la grille de Khaska. Une unité hydrogéologique ne dépend pas seulement de la roche, mais de sa situation: enfouie et confinée, l'urgonien est un réservoir profond; affleurant et drainé, la même formation alimente le système. Cette dépendance à la situation a une conséquence qu'il vaut mieux nommer une fois. Là où l'érosion a emporté la marne et ce qui la couvrait, il ne reste plus rien à séparer: le découpage en trois n'a plus d'objet, et les calcaires du Puech de Labade tiennent alors le rôle que ceux du Plan de Roques jouent ailleurs, celui d'un karst libre qui prend la pluie et la transmet vite. C'est le cas sur la voûte de l'anticlinal, où les avens s'ouvrent dans une roche drainée; c'est le cas aussi à Fontcaude, où le Barrémien affleurant porte une eau d'UKU. Les trois unités ne désignent donc pas trois roches, mais trois positions, et elles ne se distinguent que là où la marne existe pour les séparer. La recharge de l'aquifère se fait d'ailleurs par ces 88 km² d'affleurements calcaires Khaska et al., 2013, et le LKU y prend sa part là où il affleure: une eau de pluie douce entre par ces dalles nues, et ne devient saumâtre qu'en rencontrant, en profondeur, l'eau salée ancienne déjà piégée. Le sel ne vient pas de la pluie, mais de cette eau de mer.
La formation des Calcaires inférieurs du Puech de Labade: 300 mètres de calcaires blancs en gros bancs très compacts, datés du Barrémien (Crétacé inférieur, 125,8 à 121,4 Ma), et rapportés à sa partie supérieure à terminale par deux faunes de rudistes successives Fauré, 2026. Leur datation est permise par les foraminifères, en particulier les orbitolinidés. En surface, ce sont les grands plateaux calcaires arides de la Garrigue de Pech Redon. Mais l'âge de cette roche n'est pas un simple chiffre stratigraphique. 125 millions d'années, c'est le temps disponible pour que les circulations d'eau travaillent cette masse calcaire en profondeur: dissolution lente depuis le Crétacé, accélérée lors des grandes crises de niveau marin, quand la Méditerranée s'est asséchée. Une roche plus jeune n'aurait pas ce réseau de conduits. L'âge est la condition de l'endokarst.
Dans les affleurements, les rudistes en section (Requienia, Toucasia) sont caractéristiques du faciès urgonien. Ce sont les mêmes organismes qui composent les Calcaires moyens du Plan de Roques (Plan de Roques, Figuières) dans l'UKU, mais plus anciens, plus compacts, moins altérés. Ces mêmes bancs, enfouis de plusieurs centaines de mètres ailleurs sous la barrière marneuse, y forment le sommet du LKU, le réservoir profond confiné. Là encore, le sigle nomme un rôle, celui de karst confiné sous la marne, et non la roche barrémienne elle-même: c'est la même roche qui affleure en UKU à Fontcaude et plonge en LKU vers le rivage.
Deux avens creusés dans ce même Barrémien en donnent la mesure sur le terrain, là où la voûte de l'anticlinal a mis à nu le calcaire barrémien, marnes et calcaires supérieurs érodés. L'aven de la Ramade et l'aven de l'Hospitalet s'ouvrent tous deux vers +125 m NGF, à moins d'un kilomètre l'un de l'autre, dans les Calcaires inférieurs du Puech de Labade, le long de failles NE-SO. Le premier descend d'environ 95 m et s'arrête sec, CO2 au fond, sur une diaclase à +30 m NGF: son conduit n'atteint pas l'eau. Le second plonge jusqu'à un lac.
Ce lac est le terme de l'Hospitalet, et sa partie noyée: son niveau d'eau maximal atteint +5 m NGF, la coupe (MJC Narbonne, 1980) trace explicitement le "niveau de la mer" un peu plus bas, et le plan d'eau oscille autour du zéro marin. En cas de gros orage, l'aven engouffre le ruissellement et se met en charge en très peu de temps. Sa profondeur totale, elle, est disputée: la topographie donne −140 m, la cote officielle −152 m, d'autres estimations −150 ou −165 m (Spéléo Aude n°5, 1996). Peu importe le chiffre exact: ce que ce lac montre, c'est que le sommet de la nappe du LKU se tient au voisinage du niveau de la mer, et qu'un conduit naturel y donne accès. C'est, pour le LKU, l'équivalent de l'Œil Doux pour l'UKU: le seul point du massif où l'on atteint sa nappe sans forage. Cette unicité est une lecture, aucune source ne l'énonce.
Les deux avens encadrent ainsi cette surface: sec à +30 m NGF pour la Ramade, noyé vers zéro pour l'Hospitalet. C'est le « même roche, deux rôles » pris sur le vif: ici le Barrémien du LKU est à l'air libre et drainé, et son eau, on peut la toucher. On mesure l'étagement des deux karsts en rapprochant l'Hospitalet de l'aven de Camplazens, vu au chapitre I: là un collecteur d'UKU actif vers +42 m NGF, ici le plan d'eau du LKU au voisinage de zéro. Deux conduits, deux nappes, une quarantaine de mètres d'écart. Le rapprochement est une lecture, aucune source ne le fait. Camplazens en fournit d'ailleurs une version au même lieu: à quelques centaines de mètres de l'aven, le puits du domaine, orifice à +130 m NGF, est foré sur 184 m et classé par Khaska parmi les puits du LKU. Son fond se tient donc vers −54 m NGF, quatre-vingt-seize mètres sous le collecteur d'UKU de l'aven. Un même point du plateau donne accès aux deux karsts, l'un par une cavité naturelle, l'autre par un forage. La profondeur forée n'est toutefois pas le niveau de la nappe, que les sources ne donnent pas.
Cette eau a été analysée. Elle figure sous le numéro 6 dans Khaska et al., 2013, décrite comme conduit karstique à 125 m d'altitude et 120 m de profondeur, soit un plan d'eau vers +5 m NGF: la cote concorde avec celle que donne la topographie. Deux prélèvements, en août 2009 et avril 2010, tranchent la question. C'est de la recharge peu salée, et non un mélange avec l'eau marine fossile. Son chlorure, 39 puis 42 mg/l, est celui des sources de l'UKU. Elle est même l'eau la moins minéralisée des onze points suivis: 275 à 328 mg/l de bicarbonate et calcium, quand les sources en portent 434 à 503. Ses isotopes sont les plus légers du massif, δ¹⁸O de −7,2 et −7,3 ‰, et son rapport ⁸⁷Sr/⁸⁶Sr, 0,70785 et 0,70801, est le plus proche de celui du carbonate encaissant, mesuré à 0,70744. Son nitrate, 5,6 puis 14,9 mg/l, et l'écart entre les deux campagnes achèvent le portrait: une eau récemment infiltrée, en équilibre avec sa roche et rien d'autre. Sur la voûte, le Barrémien porte donc une eau indiscernable de celle des sources de l'UKU: le principe « même roche, deux rôles » cesse ici d'être une déduction, il se vérifie dans les analyses. Et Khaska range pourtant ce point en groupe B, parmi les puits du LKU: son classement suit la position dans la pile, non le comportement de l'eau.
Un forage poussé par pompage à cet endroit a viré du doux au saumâtre, puis a été abandonné. Le plan d'eau s'y tient au voisinage du niveau marin, vers +5 m NGF, et sa partie noyée, profonde d'une dizaine de mètres, plonge un peu sous la mer sans avoir été explorée. Au repos, Khaska n'y mesure que de l'eau douce ; sous rabattement, une venue saline remonte. Son origine reste ouverte: remontée profonde le long d'une faille, ou intrusion saline par la base noyée du karst. Le forage n'atteint pas le réservoir fossile, un millier de mètres plus bas ; le sel capté peut en dériver, mais faute d'analyse et de mesure du ³⁶Cl en ce point, rien ne le démontre. L'abandon est ancien, antérieur à 2000 ; or au repos, une dizaine d'années plus tard, Khaska n'y mesure qu'une eau douce de LKU (groupe B). Le point est donc redevenu doux une fois le pompage arrêté : la venue saline n'était pas permanente, elle ne remontait que sous rabattement. La recharge brutale des forts épisodes méditerranéens, qui met l'aven en charge, a pu entretenir cette reprise de l'eau douce.
La karstification profonde du LKU s'est intensifiée principalement au Messinien, lors du paroxysme du retrait marin (crise de salinité, 5,97 à 5,33 Ma), quand la Méditerranée s'est asséchée après la fermeture du détroit de Gibraltar. Le niveau de base a chuté lors du second stade paroxysmal de la crise, d'une ampleur que les méthodes ne s'accordent pas à fixer: de l'ordre de 1 500 mètres selon les indicateurs géomorphologiques et sismiques Hippolyte et al., 2020, de l'ordre de 850 mètres selon la modélisation isotopique du chlore Aloisi et al., 2024. Le désaccord est discuté plus bas. Quelle que soit la valeur retenue, la chute crée le potentiel karstifiable applicable aux karsts côtiers du Golfe du Lion, dont la Clape Khaska et al., 2013 Aunay & Le Strat, 2002. Les karsts côtiers se sont enfoncés profondément, creusant des réseaux de conduits dont certains, ailleurs en Méditerranée, sont restés actifs jusqu'à aujourd'hui: la Fontaine de Vaucluse en est l'exemple le plus connu. Le LKU de la Clape n'est pas de ceux-là, ses conduits messiniens ayant été noyés puis isolés de la mer. C'est au Messinien que l'endokarst profond du LKU a acquis sa géométrie principale. Le sondage La Clape 1 en donne la seule mesure directe: des niveaux très fissurés et des cavités karstiques. Leur organisation latérale en galeries n'est pas observée, elle est inférée par analogie avec les karsts côtiers messiniens. Le réservoir structural est messinien. Reste à savoir comment une chute de niveau survenue au large atteint un massif côtier. Le mécanisme est documenté sur la marge voisine: les fleuves, devenus très érosifs, ont entaillé la plateforme émergée en remontant vers l'amont, et cette érosion régressive a été guidée par la fracturation Gorini et al., 2005. Le travail est mené en mer et sur une érosion fluviale, non sur un karst; il donne le chemin par lequel l'abaissement a gagné l'intérieur, non le détail de ce qu'il a fait dans le calcaire. Ce creusement est épigène: commandé par la chute du niveau de base, depuis le haut, non par une remontée d'eaux profondes corrosives. Malgré son eau salée, la Clape n'est pas un karst hypogène; le sel qui occupe le LKU est un remplissage marin postérieur, il n'a pas creusé la roche.
Les données paléoclimatiques (isotopes marins, flores fossiles, sédiments continentaux) indiquent qu'avant et pendant une grande partie de la crise messinienne, le climat méditerranéen était plus humide qu'aujourd'hui, même si une tendance à l'aridification s'amorce à la fin du Miocène. C'est ce couplage avec un gradient hydraulique exceptionnel (à cause de l'abaissement du niveau méditerranéen) qui explique le développement des conduits.
Les fortes précipitations de l'Holocène ancien et moyen (10–6 ka BP) n'ont pas créé les grands réseaux, mais elles ont accru la recharge des aquifères, intensifié la dissolution des fissures et des conduits existants et alimenté durablement les résurgences.
Le réservoir profond n'est pas alimenté par la mer actuelle. Le LKU est un aquifère karstique non fonctionnel au sens de Bakalowicz: un réseau de drainage devenu inactif, ennoyé et coupé de la mer, qui conserve une importante capacité de stockage Bakalowicz, 1999. Cet isolement n'est pas l'œuvre du Flandrien mais du colmatage plio-quaternaire des exutoires sous-marins par les argiles marines pliocènes, postérieur de plusieurs millions d'années à la charge saline. Bakalowicz range ce type de karst côtier parmi les systèmes colmatés, plugged, par opposition aux systèmes restés ouverts sur la mer Bakalowicz, 2015. Dans la classification de Fleury, Dörfliger et Bakalowicz, ce type de système correspond au troisième groupe: karst à karstification bien développée sous le niveau marin, mais partiellement ou totalement isolé de la mer par une couverture imperméable post-messinienne Fleury et al., 2012. Le système de Thau est donné en exemple par ces auteurs; la Clape fonctionne sur le même schéma structural. L'eau salée qui occupe aujourd'hui ce réservoir est une eau marine ancienne, restée piégée quand les connexions avec la mer se sont progressivement colmatées par les sédiments plio-quaternaires Dörfliger et al., 2008 Khaska et al., 2013. Elle a probablement été introduite lors de la transgression zancléenne: son âge exact n'est pas contraint par les sources, mais l'équilibre séculaire du ³⁶Cl exclut une charge récente, flandrienne comme quaternaire.
Cet endokarst profond n'est pas accessible: à ce niveau d'enfouissement, il n'affleure pas, à la différence du calcaire barrémien dégagé sur la voûte de l'anticlinal, qu'on parcourt par les avens. Ce qu'on sait de ces niveaux profonds vient d'un seul document: le sondage La Clape 1, foré sur la commune de Narbonne par la Compagnie d'Exploration Pétrolière entre avril et novembre, pour évaluer les possibilités pétrolières du Jurassique sous la structure de la Clape BRGM, dossier 1955/105. Ce forage porte, dans la Banque du Sous-Sol du BRGM, le numéro BSS002LRAV (ancien code, avant 2017: 10613X0001) Mouret et al., 2005 ; 84 carottes en ont été remontées. Le pétrole n'y était pas, mais le sondage a révélé des niveaux très fissurés et des cavités karstiques dans le LKU, et il a livré la seule colonne stratigraphique mesurée du massif en profondeur.
Un forage donne à voir cette eau fossile sans descendre à 1 974 m. À la station INRA de Pech Rouge (BSS002LRCG, ancien code 10613X0036), un puits de 95 m capte le site 11 de Khaska et al., 2013, un aquifère de groupe C. Son eau est franchement saumâtre: conductivité stable autour de 2 900 µS/cm sur la chronique suivie depuis 1974, ce qui situe les sels dissous autour de 2 g/l (projet SALIN Fleury et al., 2022), chlorure de 17 à 20 mmol/l, soit 0,6 à 0,7 g/l de chlorure; la conductivité correspond à environ 2 g/l de sels dissous au total. Ce sel n'est pas une intrusion marine actuelle: son rapport Br/Cl est voisin de celui de l'eau de mer et son ³⁶Cl à l'équilibre séculaire, la signature d'un chlorure marin ancien, le pôle fossile du LKU. Il ne peut pas venir de la pluie sur le calcaire aptien où le puits est foré, le Complexe argilo-carbonaté supérieur de Tuffarel; Khaska l'attribue à une remontée le long des failles, mécanisme cohérent mais que ce seul forage n'établit pas. Les remontées rapides du niveau après les pluies (4 m en novembre 2021, 2,5 m en mars 2022, 5 m en janvier 2026, SALIN) montrent que la même fracturation transmet vite la recharge de surface: c'est la double signature des puits de groupe C, recharge rapide par le haut, sel ancien par le bas.
L'ampleur de ces remontées ne mesure pas une recharge abondante, mais un réservoir qui stocke peu. La porosité efficace n'y est pas mesurée. Pour ce site, le BRGM a retenu une valeur par défaut de 1 %, calée sur le bilan hydrique et proche des 0,8 % estimés au puits de Cousans Fleury et al., 2022. Avec 1 %, une remontée de 5 m correspond à 50 mm d'eau infiltrée, soit un seul épisode pluvieux. Avec une porosité de 10 %, il aurait fallu 500 mm, plus d'une année de pluie. Un aquifère aussi peu capacitif se vide aussi vite qu'il se remplit, ce qui le rend sensible aux séquences sèches. La lecture vaut pour un forage et sa chronique, elle ne dit rien d'une tendance régionale.
Les combes du massif suivent les affleurements marneux. Le contraste se sent à la main: sur le plateau la roche est dure, dans la combe elle est molle, feuilletée, friable. Les Marnes de Ramade « tapissent les combes plantées de vignes », écrit Fauré, 2026. La vigne s'y est installée parce que le sol se développe sur la marne, pas sur la dalle calcaire.
La marne dit où la combe se place. Elle ne dit pas comment elle se creuse. Tendre, elle n'oppose aucune résistance: elle se délite et s'évacue, et il faut un agent pour l'emporter. C'est le rec. Le contrôle lithologique n'est du reste pas uniforme sur toute la longueur d'une combe: les parties basses, larges et adoucies, sont marneuses et cultivées, mais la tête de la combe Male est une gorge à parois calcaires verticales, dont le fond est une dalle polie creusée de marmites de géant. Ce que la marne commande, c'est la position de la combe, pas la forme qu'elle prend en amont.
Mais les recs qui drainent ces combes portent des traces d'érosion disproportionnées par rapport à leur débit actuel. Des sections larges, des versants ravinés, des galets arrondis dans des combes à sec en été. Ce gabarit ne s'explique pas par les épisodes méditerranéens actuels.
La clé est dans le niveau de base, et le niveau de base, ici, c'est la mer. Au maximum du retrait würmien, le minimum eustatique global atteignait −134 m Lambeck et al., 2014. Sur la côte méditerranéenne française, l'effet isostatique local ramène ce chiffre à −105–115 m Lambeck & Bard, 2000. C'est ce niveau bas qui faisait du Golfe du Lion une plaine émergée. Un gradient hydraulique aussi élevé alimentait des sources de contact UKU/MMU bien plus actives qu'aujourd'hui, et les recs qui les drainaient avaient une capacité d'érosion sans commune mesure avec ce qu'on observe. Chaque cycle glaciaire a rejoué cette configuration. Mais une réserve s'impose aussitôt: ces reprises ne suffisent pas à expliquer le gabarit des combes. Les taux d'incision pléistocènes de la bordure languedocienne sont très faibles, et l'encart plus bas le détaille. Le bas niveau glaciaire a réactivé un tracé, il ne l'a pas créé.
Le graphique ci-dessous couvre les seuls cycles quaternaires, postérieurs de plus de 4 millions d'années à la karstification messinienne. C'est à l'échelle de ce graphique que se situe la transgression flandrienne, qui met en eau marine le karst côtier. La charge de l'eau salée profonde, elle, est bien antérieure: elle remonte probablement à la transgression zancléenne, hors du champ de ce graphique.
Lire le graphique: convention MIS
Stades isotopiques marins pairs et impairs
Les stades isotopiques marins (MIS) numérotent les cycles glaciaires-interglaciaires depuis le rapport 18O/16O des foraminifères benthiques. La convention est simple:
Les amplitudes positives représentées sur ce graphique sont schématiques. Le haut niveau marin du MIS 5e n'excède pas +5 à +8 m au-dessus du niveau actuel en Méditerranée nord-occidentale.
Le plateau continental du Golfe du Lion à l'isobathe 100 m: la zone colorée rouge représente l'étendue des terres émergées au maximum würmien. À −105–115 m sur la côte méditerranéenne française (Lambeck & Bard, 2000; −134 m minimum global selon Lambeck et al., 2014), la Clape n'était plus un massif côtier, elle se trouvait à plusieurs dizaines de kilomètres du rivage, au-dessus d'une vaste plaine karstique. Le niveau de base des recs était alors le fond de cette plaine, non la mer actuelle.
La remontée postglaciaire du niveau marin (transgression flandrienne) a progressivement réduit ce gradient. La courbe locale, documentée par carottage de 9 500 à 6 000 cal BP, fait passer la mer d'environ −20 m à environ −3 m NGF, avec un net ralentissement après 7500 cal BP Salel et al., 2020. Au maximum de transgression holocène, quand les rias ennoyées cernaient le massif, la Clape était une île Ambert, 1993. Cette insularité, celle de l'Insula Laci, a persisté jusqu'au Moyen Âge, le massif n'étant rattaché au continent qu'au XIVe siècle.
Pourquoi une mer sous le niveau actuel a pu isoler le massif
Niveau marin et altitude du fond: deux variables distinctes
À 6000 cal BP, la mer est encore à environ −3 m NGF, et elle n'a jamais dépassé le niveau actuel au cours de l'Holocène Salel et al., 2020. Le massif culmine à 214 m. Ce n'est pas la mer qui a submergé la Clape.
Ce qui a fait l'île, c'est le fond de la plaine, pas la hauteur de la mer. Pendant le bas niveau glaciaire, les fleuves ont entaillé autour du massif des vallées encaissées dont l'axe descend à une vingtaine de mètres au moins sous le zéro actuel: c'est l'épaisseur du remplissage postglaciaire que mesure Salel dans ces sillons Salel et al., 2020. Une mer même inférieure à l'actuel noyait donc ces entailles et les transformait en rias, bras de mer qui cernaient la Clape, alimentés par les bras actifs de l'Aude.
Aujourd'hui la mer est plus haute qu'à l'Holocène moyen, et pourtant la plaine émerge. La contradiction n'est qu'apparente: entre-temps, l'Aude a remblayé les rias, et le fond est remonté de plusieurs mètres jusqu'à friser le zéro actuel. La plaine n'émerge pas parce que la mer a baissé, mais parce que son fond s'est remblayé plus vite que la mer n'a monté. Ce remblaiement s'enclenche quand la remontée marine ralentit, vers 7 500 cal BP: le rapport entre apports sédimentaires et espace disponible bascule alors en faveur de la progradation deltaïque, plus ou moins tôt selon les vallées Salel et al., 2020. Il ne s'agit donc pas du mécanisme du MIS 5e ou du MIS 11 figurés sur le graphique ci-dessus, où la variation eustatique globale atteignait plusieurs mètres. Ici, c'est la topographie locale et son comblement qui ont transformé un signal marin faible en coupure géographique, démontrée par les sondages de la basse vallée de l'Aude Ambert, 1993. L'épisode holocène est vraisemblablement le dernier d'une série. Aux hauts niveaux des interglaciaires antérieurs, MIS 5e et MIS 11 compris, des niveaux marins égaux ou supérieurs à l'actuel devaient isoler ce point haut au moins aussi souvent. La géométrie de ces îles plus anciennes reste hors d'atteinte, la paléotopographie qui les commandait ayant été refaçonnée à chaque cycle glaciaire; on l'avance donc en déduction, aucune étude ne les documentant pour la Clape.
La dénomination latine Insula laci, île du lac, est attestée au Moyen-Âge. La réalité physique qu'elle décrit s'est effacée progressivement: au 14e siècle l'Aude se divise et amorce le colmatage des passes; au 18e siècle, canalisée au nord du massif, elle achève de fermer les derniers chenaux Fauré, 2026. Le moment précis où la Clape cesse d'être physiquement une île n'est pas daté dans les sources consultées. Les recs débouchaient alors dans des lagunes, et à mesure que la côte se colmatait, leur pente de sortie diminuait et leur écoulement perdait sa force. Mais les combes sont trop profondes pour avoir été taillées à cette époque: elles gardent la trace d'une incision bien plus ancienne, héritée de périodes où le niveau de base des recs était très inférieur à l'actuel.
Le LKU est la roche et le vide. Reste à savoir ce qui met ce vide en communication avec le jour: les failles, sujet du chapitre suivant.
Elles n'appartiennent à aucune couche. Elles les traversent toutes. Orientées NE-SO, parallèles à la côte, elles traversent le LKU de sa base jusqu'à la MMU, la percent, et remontent jusqu'à l'UKU. Ce sont elles qui produisent les sources saumâtres du groupe C. Ce sont elles que le randonneur longe sur les crêtes sans le savoir.
Le massif de la Clape est un horst, un compartiment soulevé, extrêmement faillé. Un réseau serré de fractures et de failles normales à regard est découpe le massif en panneaux qui s'abaissent progressivement vers le littoral Lespinasse et al., 1982. C'est un ensemble de compartiments en escalier descendant vers la mer.
Les éléments les plus visibles en surface: les corniches abruptes de calcaires moyens qui surplombent les marnes (Plan de Roques, Plan de Pech Redon, Plan de la Vigie, Roc de la Castillane) et les escarpements de faille (Combe-Longue, Plan de Cabrerisse, Rec d'Argent). Ces escarpements ne sont pas des curiosités géomorphologiques: ce sont les traces en surface d'une tectonique qui connecte la surface au réservoir basal. La forme visible, elle, est jeune: comme la cuesta, l'escarpement est la faille ancienne exhumée par l'érosion différentielle, non le relief tectonique d'origine.
Ces failles portent deux qualificatifs dans les sources. Elles sont dites normales par leur géométrie: en régime extensif, le compartiment supérieur descend par rapport au compartiment inférieur, ce qui explique les panneaux basculés progressivement vers le rivage. Elles sont dites lithosphériques par leur profondeur: héritées de la distension oligo-aquitanienne (de l'ordre de 30 à 20 Ma) qui a ouvert le Golfe du Lion, marge du bassin liguro-provençal, elles traversent toute la pile sédimentaire de la surface jusqu'au Jurassique, comme le confirme le sondage La Clape 1 en montrant des zones bréchiques à plus de 1 200 m BRGM, 1955. Les deux termes décrivent les mêmes structures, sous deux angles différents.
Que l'eau salée profonde soit en charge n'est pas une hypothèse ajoutée: c'est la condition qu'impose ce qu'on observe. Pour se retrouver dans des puits situés à +10 ou +22 m NGF, elle doit venir d'un réservoir dont la surface piézométrique atteint au moins ce niveau. Le pompage n'y suffirait pas: une pompe de puits abaisse le niveau de quelques mètres, elle ne soulève pas une colonne de mille mètres. Reste le relief, seul moteur disponible: le LKU prend la pluie là où il affleure sur la voûte de l'anticlinal, vers +125 à +200 m, puis plonge sous la marne, où l'eau se trouve enfermée mais pousse toujours, parce qu'elle vient de plus haut. Ce qui la retient, c'est la MMU, dont la perméabilité verticale est très faible. Tant qu'elle est continue, la remontée reste trop lente pour être sensible; elle ne le devient que là où une faille la perce.
Les failles court-circuitent cet équilibre. Là où une faille NE-SO traverse la MMU de part en part, elle crée un chemin direct entre les eaux profondes sous pression et l'UKU au-dessus. L'eau salée, dont la source est dans les parties inférieures du LKU au contact du Jurassique, n'a plus à traverser la marne: elle contourne. Elle remonte dans la fracture, qui joue le rôle d'un tube ouvert entre deux niveaux de pression différents. Ce qu'on mesure dans les puits qui interceptent ces failles, c'est précisément ce mélange: de l'eau de recharge locale, légèrement modifiée par un apport d'eau salée remontée.
Ce mécanisme est déséquilibrable. La part salée s'accentue quand la recharge faiblit, car elle dilue moins, ou quand les puits soutirent le LKU plus vite que la pluie ne le renouvelle. Les deux sont en cours dans le massif. Le pompage n'est pas la cause de la remontée: dans la lecture retenue ici, elle tient à la charge du LKU confiné combinée aux failles qui percent la MMU. Le pompage et la sécheresse n'en sont que les amplificateurs: ils accélèrent et concentrent ce qui se produirait de toute façon, à moindre débit, sans eux.
Entre 2009 et 2011, Khaska et al. ont échantillonné onze points d'eau sur le massif et les ont classés en trois groupes selon leur chimie Khaska et al., 2013. Le groupe C est celui qui retient l'attention: quatre puits ordinaires, entre 62 et 155 mètres de profondeur, aux sites 8, 9, 10 et 11. Des ouvrages agricoles ou domestiques, rien d'exceptionnel en apparence. Mais leur eau est la plus saumâtre mesurée sur le massif: conductivité de 1 069 à 3 230 µS/cm, concentrations en chlorures de 4,5 à 20,4 mmol/l, soit 0,2 à 0,7 g/l de chlorure, quand l'eau de mer en contient 19 g/l. Rapportée à la même grandeur, l'eau de ces puits est donc à quelques pour cent de l'eau de mer.
Ces puits ne descendent pas dans le réservoir profond. Ils captent l'aquifère superficiel du LKU, entre 60 et 150 mètres. Ce qu'ils remontent est un mélange: eau de recharge locale, bicarbonatée calcique, et fraction d'eau saline venue du bas par les failles. Khaska mesure les ions et les isotopes; le taux de mélange, lui, est calculé. En posant un mélange binaire entre l'eau karstique de surface et une eau profonde salée de type Balaruc, il obtient des proportions cohérentes d'un traceur à l'autre: 3 à 16 % d'eau profonde dans le groupe C, 0 à 3 % dans le groupe B. Ce pôle salin est bien moins concentré que l'eau de mer: le pourcentage ne s'applique donc pas aux 29 g/l du sondage. Le reste est de l'eau douce récente.
La carte de Khaska donne la position des sites, mais sa légende précise qu'elle ne figure ni les failles ni les chevauchements. Reportés sur la carte géologique BRGM, qui les figure, ces sites se placent dans les compartiments les plus abaissés vers l'est, là où les failles NE-SO sont les plus denses et les plus profondes, donc les plus à même de connecter le LKU au réservoir sous-jacent Lespinasse et al., 1982. Cette superposition est une lecture de ce carnet, cohérente avec le mécanisme de remontée par faille.
Le classement en trois groupes dit d'où vient l'eau, pas ce qu'elle contient. En reprenant les analyses de Khaska et al., 2013 et en séparant les ions en deux familles, le contraste apparaît: d'un côté le fond carbonaté, bicarbonate et calcium issus de la dissolution du calcaire; de l'autre le chlorure et le sodium, les deux ions dominants de l'eau de mer.
Composition ionique des onze points d'eau, moyenne des campagnes de chaque site, analyses converties des mmol/l en mg/l Khaska et al., 2013. Le nombre de campagnes varie d'un site à l'autre, d'une seule aux sites 5 et 7 à quatre au site 3; les moyennes n'ont donc pas toutes le même poids. Les eaux de pluie et les références de Balaruc, présentes dans le tableau d'origine, ne sont pas reportées.
Le chlorure n'a pas partout la même origine. Dans les groupes A et B, il vient pour l'essentiel de la pluie, qui en apporte déjà 1 à 5 mg/l par aérosols marins avant concentration par l'évaporation. Dans le groupe C s'y ajoute le sel du réservoir profond: le rapport Na/Cl y monte à 0,94 et 0,99 au site 11, contre 0,67 à 0,86 dans les sources, et se rapproche de celui de l'eau de mer, 0,86.
Deux lectures en sortent. D'abord, le fond carbonaté varie peu d'un bout à l'autre du massif, de 310 à 542 mg/l, quand le chlorure et le sodium vont de 41 à 1 075 mg/l. Une eau du groupe C n'est donc pas une eau du groupe A plus concentrée: c'est la même eau de karst, à laquelle s'ajoute une composante marine. La dissolution du calcaire ne s'intensifie pas, c'est autre chose qui arrive par les failles.
Ensuite, le groupe C n'est pas homogène. Le site 11, à Pech Rouge, en porte à lui seul deux à quatre fois plus que les sites 9 et 10, alors que les quatre sont classés ensemble. Le découpage en trois groupes est une classification chimique, non une mesure de proximité au réservoir profond.
Diagramme Br/Cl vs Cl⁻ d'après les données de la Table 2 de Khaska et al. (2013). Tous les points La Clape se regroupent autour de la ligne marine (Br/Cl ≈ 1,5 × 10⁻³), quelle que soit leur concentration en chlorures. La ligne halite en bas du graphique correspond au rapport Br/Cl attendu pour une dissolution d'évaporites, incompatible avec les valeurs mesurées. Les groupes A, B et C se différencient uniquement sur l'axe horizontal (teneur en Cl⁻), pas sur le rapport Br/Cl: c'est la concentration en sel qui change, pas son origine.
Les failles expliquent le chemin. Elles n'expliquent pas l'origine. On sait que l'eau salée remonte par des fractures NE-SO, que sa concentration dans les puits dépend de la distance aux failles et de l'état de la recharge. Ce qu'on ne sait pas encore, c'est ce qu'est cette eau salée: d'où vient-elle, depuis combien de temps est-elle là, et comment la chimie peut-elle le prouver ?
Le sondage de 1955 a remonté de l'eau salée à 29 g/l depuis 1150 mètres de profondeur. Les isotopes ont écrit dans cette eau l'histoire de son piégeage, lisible pour qui sait les lire.
Nous sommes au fond du système. Un seul forage a traversé ces profondeurs, le sondage pétrolier de 1955, et ses carottes dorment dans des archives. Ce que nous savons de l'eau d'ici vient de la chimie de ce qui remonte, pas d'une observation directe.
Une donnée du sondage mérite pourtant d'ouvrir ce chapitre, parce qu'elle transforme une estimation en mesure. Le log de La Clape 1 place le toit du Jurassique supérieur à 1 287 m sous la plateforme de forage, soit environ −1 115 m NGF, et le Dogger à partir de −1647 m BRGM, dossier 1955/105. La synthèse récente du BRGM sur la Narbonnaise reprend cette colonne en profondeur de forage, Jurassique de 1 287 à 1 819 m et Dogger de 1 819 à 1 975 m Fleury et al., 2022. L'eau salée profonde porte une signature isotopique de calcaires jurassiques. La fourchette de profondeur du réservoir basal, −1000 à −1500 m, n'est donc pas une simple hypothèse: c'est l'intervalle où le sondage a effectivement rencontré ces calcaires. La chimie et la stratigraphie pointent le même étage, par deux chemins indépendants.
Il y a mieux qu'une déduction. En cherchant du pétrole, les opérateurs de 1955 ont testé la production des niveaux profonds, et ce qu'ils ont remonté n'était pas du pétrole: c'était de l'eau salée. Les essais figurent au bas du log, et ils donnent à l'eau salée du chapitre une existence physique, échantillonnée près de soixante ans avant l'étude isotopique.
Trois lectures sortent de ce tableau. D'abord, l'eau salée profonde n'est pas une inférence: elle a coulé, on l'a recueillie, on en a mesuré la teneur en sel. Le réservoir basal du carnet existe au sens le plus concret. Ensuite, cette teneur varie selon les niveaux: 29 g/l dans la couche à très faible perméabilité, 24,5 g/l dans le niveau inférieur. Mais ces chiffres appellent une réserve immédiate: l'essai est en open-hole, c'est-à-dire sans tubage isolant les différents niveaux aquifères. L'eau remontée est un mélange de toutes les venues rencontrées sur la section forée: eau moins salée des niveaux supérieurs incluse. Les 29 g/l et 24,5 g/l sont donc des valeurs de mélange, pas des mesures d'un niveau unique. L'eau salée basale est probablement plus concentrée que ces chiffres ne le suggèrent. Affirmer qu'elle est inférieure à l'eau de mer normale (~35 g/l) serait prématuré: c'est possible, mais ce n'est pas ce que l'essai démontre directement. Ce qu'on peut dire sans réserve, c'est que ces valeurs sont très loin d'une saumure d'évaporite, qui dépasserait 100 g/l, ce qui affaiblit l'hypothèse de dissolution d'halite triasique: exactement la conclusion que Khaska et al. (2013) confirmeront par les isotopes Khaska et al., 2013. Enfin, la perméabilité est faible et irrégulière: une section testée donne 29 g/l, une autre 24,5 g/l, la dolomie vacuolaire du Jurassique supérieur, pourtant nommée pour ses vides, ne donne rien (essai 5, 1 742–1 763 m). Le Dogger, lui, n'a pas été testé: aucun essai sous 1 819 m. Le réservoir n'est pas un lac homogène, c'est une mosaïque de niveaux dolomitiques plus ou moins fissurés, séparés par des bancs étanches. L'eau salée occupe les vides connectés, pas toute la roche.
La pression de couche notée faible mérite une réserve. En 1955 le massif n'était pas encore sous tension de pompage agricole. Lire ces essais comme un état de référence, antérieur aux prélèvements modernes, serait tentant, mais les annotations sont trop sommaires pour en faire un point de comparaison quantitatif.
Avant de dire quand la mer est entrée, disons ce que la chimie établit sans réserve. Le pôle salin profond de la Clape est une eau marine ancienne, qui a longuement séjourné dans le calcaire jurassique et s'est mise à l'équilibre chimique avec lui. Son chlorure porte la signature du ³⁶Cl à l'équilibre séculaire dans la matrice carbonatée: il y réside depuis plus de 1,5 million d'années. Les rapports ³⁶Cl/Cl sont ceux mesurés par Khaska et al., 2013, qui s'en sert pour caractériser le pôle salin et non pour le dater; leur lecture en termes d'équilibre séculaire, et la borne d'âge qui en découle, appliquent la méthode exposée par Aquilina et al., 2002. Ce n'est pas de l'eau de mer actuelle, et le rapport Br/Cl écarte une saumure d'évaporite triasique. C'est le même pôle profond que celui de Balaruc. Tout cela est solide. Ce qui ne l'est pas, c'est la date d'entrée: les isotopes fixent la nature de l'eau, pas l'âge de son piégeage.
Pourquoi le réservoir profond se conserve
Trois verrous établis, un déduit
Qu'un chlorure réside là plus de 1,5 million d'années suppose qu'on l'empêche d'en partir. Trois verrous déjà rencontrés s'y conjuguent: le couvercle marneux de la MMU, qui coupe le LKU profond de la circulation météorique; la structure du réservoir, mosaïque de niveaux fissurés séparés par des bancs étanches, où le flux traversant est quasi nul; et le confinement, l'eau restant en place faute d'exutoire. Ces verrous sont toutefois postérieurs à la mise en eau: l'eau est entrée quand le vide profond, drainé au Messinien, communiquait encore largement avec la mer, lors du ré-ennoiement reconstitué plus loin. Les exutoires ne se sont scellés qu'ensuite, par les sédiments plio-quaternaires. Le confinement est donc venu après l'entrée, non avant.
Un quatrième mécanisme, non établi pour la Clape mais attendu, s'y ajoute vraisemblablement: la stratification par densité, l'eau salée plus lourde tenant le fond sous l'eau douce plus légère. Cette eau se conserve donc parce qu'elle est soustraite à tout écoulement, sous la garde de la marne qui la coiffe et des bancs étanches qui la cloisonnent.
| Traceur | Ce qu'il établit | Ce sur quoi il est muet | Résultat à la Clape |
|---|---|---|---|
| ³⁶Cl, équilibre séculaire | une borne inférieure d'âge du chlorure: plus de 1,5 Ma | l'âge exact, le chronomètre s'arrête à l'équilibre; l'origine du sel; sa concentration | groupe C à l'équilibre: Flandrien et interglaciaires quaternaires exclus |
| Br/Cl | l'origine du sel: eau de mer, halite dissoute, ou saumure résiduelle | l'âge; la concentration, le rapport reste marin quelle que soit la dilution ou l'évaporation avant saturation | ligne marine: évaporite triasique et saumure messinienne exclues |
| ⁸⁷Sr/⁸⁶Sr | la roche avec laquelle l'eau a échangé, et la durée de cet échange | l'origine de l'eau: le strontium se ré-équilibre avec la roche et perd la mémoire de sa provenance | 0,7080 à 0,7089: calcaires mésozoïques, séjour prolongé |
| Cl⁻, concentration | rien de fiable ici | tout | 24,5 et 29 g/l, valeurs de mélange en trou nu, 1955 |
Aucun de ces traceurs ne date la salinité. Ils bornent l'âge du chlorure, ils identifient son origine, ils décrivent la roche traversée. La reconstruction zancléenne est l'intersection de ces contraintes, plus la parcimonie. Ce n'est pas une mesure.
◈ Quel âge pour l'eau salée profonde
Entre la dessiccation messinienne et aujourd'hui, plusieurs transgressions ont pu introduire de l'eau de mer. Le ³⁶Cl permet de trier. Les eaux du groupe C de la Clape se placent sur le domaine de mélange profond, loin de la mer actuelle et des pluies récentes, autour de 10⁻¹⁴ Khaska et al., 2013. Or c'est la valeur d'équilibre séculaire d'une matrice carbonatée, telle que l'établit Aquilina et al., 2002. Un chlorure à l'équilibre séculaire réside dans la roche depuis plus de 1,5 million d'années. Cela exclut le Flandrien, dix mille ans, et avec lui les transgressions interglaciaires du Quaternaire récent. Le Quaternaire commençant à 2,6 Ma, la borne du ³⁶Cl laisse ouverte sa partie ancienne, mais aucune transgression n'y est documentée qui aurait mis le réservoir profond en eau marine. Restent le Messinien, le Pliocène et le Zancléen.
L'analogie avec Balaruc, que Khaska prend pour pôle de référence, porte sur l'origine et la chimie, non sur l'âge. Aquilina et al. datent le temps de résidence de l'eau profonde de Balaruc à 100 000–150 000 ans Aquilina et al., 2002, parce que son ³⁶Cl, à 2–3×10⁻¹⁵, est encore sous l'équilibre, en train de monter. La Clape, elle, est à l'équilibre, trois à cinq fois plus haut: elle est donc plus vieille que Balaruc, non de son âge. « Type Balaruc » désigne une eau marine profonde évoluée, pas une eau de cent mille ans.
Le Messinien doit être traité avant les deux autres, parce qu'une charge y était physiquement disponible. Entre le fond de la chute et le ré-ennoiement brutal, la Méditerranée ne reste pas vide: son niveau remonte lentement de −1 500 m à −900/−600 m, et c'est pendant cette remontée que précipite l'essentiel du sel des bassins centraux Bache et al., 2015. Le plan d'eau qui occupe alors le bassin est une eau salée à saturation en halite, au-delà de 130 g/l. Il se tient au-dessus des venues d'eau du sondage La Clape 1, situées entre −975 et −1 322 m NGF (orifice à +172,50 m NGF, venues entre 1 148 et 1 495 m de profondeur). La chimie écarte pourtant cette charge. Quand l'halite cristallise, le brome reste en solution: la saumure résiduelle porte un rapport Br/Cl élevé. Les eaux de la Clape, groupe C compris, se tiennent sur la ligne marine Khaska et al., 2013, quelle que soit leur teneur en chlorures: d'un groupe à l'autre, c'est la concentration qui change, pas l'origine. Le rapport ne dépend pas de la salinité, il dépend de l'histoire du sel. Le corps d'eau halitique du paroxysme messinien n'a pas chargé le LKU. Il ne reste que le Pliocène ou le Zancléen.
Reste à situer la charge dans la fenêtre pliocène-zancléenne. La plus parcimonieuse est le ré-ennoiement zancléen (5,33 Ma): il noie d'un coup le vide profond fraîchement drainé par le Messinien, avant que les sédiments plio-quaternaires ne scellent les exutoires. Nous la retenons comme reconstruction, la mieux étayée mais non nommée telle quelle dans les sources ; l'exclusion du Flandrien et du Quaternaire, elle, découle de l'équilibre séculaire lu dans les rapports mesurés. Le ³⁶Cl fixe une borne, il ne date pas finement: il ne distingue pas le ré-ennoiement zancléen d'un haut niveau pliocène ultérieur. Réserve de méthode: le pôle profond pur se lit sur la relation entre ³⁶Cl/Cl and 1/Cl à travers des mélanges de groupe C, ce qui laisse une marge, mais l'écart avec le niveau bas de Balaruc est net.
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Les mêmes traceurs qui écartent la mer actuelle et la pluie récente servent à identifier ce qui reste. Ils désignent une eau, et ils montrent qu'il n'y a pas une source de sel mais plusieurs.
◈ Les trois traceurs de l'origine du sel
Ces trois traceurs, tabulés dans l'encart de méthode analytique ci-dessus, excluent la dissolution d'halite triasique, l'eau de mer actuelle et l'eau météorique récente. La valeur du strontium est toutefois mesurée sur un échantillon open-hole, donc sur un mélange de niveaux: le rapport réel d'un niveau isolé pourrait s'écarter davantage de la signature marine.
Au-delà de ces exclusions, les isotopes du strontium caractérisent positivement le pôle salin. Le rapport Sr/Mg des eaux saumâtres, de 0,004 à 0,007, rejoint celui de l'eau salée profonde de Balaruc, 0,004, et s'éloigne nettement de celui du calcaire, 0,022 ; quand la salinité monte de la saison humide à la saison sèche, la signature dérive vers Balaruc, pas vers la mer actuelle. Le pôle salin est donc une eau profonde de type Balaruc, présente en faible proportion, de l'ordre de 16 % au maximum dans les eaux les plus chargées. Le mot « type » compte. Le pôle que Khaska retient pour son calcul est une eau de Balaruc titrant environ 5 g/l de sels, alors que le sondage La Clape 1 a ramené 24,5 et 29 g/l. La signature chimique et l'origine sont communes, la concentration ne l'est pas. Les 3 à 16 % se rapportent donc à ce pôle de référence: contre une eau à 29 g/l, la salinité observée dans les puits ne demanderait que 4 à 5 % de mélange. Ce que le pourcentage mesure est une proportion relative à un étalon régional, non la fraction exacte venue du réservoir basal. La Clape et Balaruc relèvent d'un même phénomène régional, celui des eaux salées profondes anciennes, non de la transgression holocène. Khaska et al. avancent au conditionnel une introduction de ce sel lors de la transgression flandrienne, l'eau ayant ensuite évolué par interaction avec les calcaires jurassiques et crétacés Khaska et al., 2013. Isolement n'est pas inertie: une eau confinée continue d'échanger avec sa roche, et les eaux les plus chargées de la Clape approchent d'ailleurs la saturation en dolomite, quand les eaux douces en restent loin. Cette clause sauve la signature du strontium, qui se ré-équilibre avec la roche, mais pas celle du chlorure. L'encart ci-dessus l'a établi: à l'équilibre séculaire, le ³⁶Cl impose un séjour supérieur à 1,5 million d'années, ce qu'une entrée flandrienne ne peut pas produire. Le carnet s'écarte de Khaska sur ce point, et sur ce point seul.
Un point mérite d'être ajouté ici, qui concerne non le LKU mais l'environnement de surface. Les eaux karstiques de l'UKU autour du massif ne résultent pas d'un simple mélange à deux pôles, eau douce contre eau marine. Un troisième facteur intervient: les évaporites oligocènes du bassin de Narbonne-Sigean, notamment les gypses anciennement exploités à Malvési, enrichissent la nappe alluviale de l'Aude en sulfates et en strontium. Cette nappe est connectée hydrauliquement à l'aquifère karstique du Jurassique supérieur et du Crétacé inférieur. Résultat: une partie des eaux karstiques de l'UKU porte la signature des évaporites oligocènes, par mélange interposé avec la nappe alluviale, et non par contact direct avec un sel ou une saumure Pons, 2008. Cette troisième composante est précisément ce qui rend les traceurs de Khaska et al. nécessaires: sans le rapport Br/Cl et les isotopes du strontium, il serait impossible de séparer les trois sources de salinité qui coexistent à l'échelle du système.
◉ Terrain · Ce que ça démontre
Trois sources de salinité coexistent dans les eaux du massif. Sans les traceurs isotopiques, elles sont indiscernables par la chimie simple.
| Source | Localisation | Signature distinctive |
|---|---|---|
| Recharge locale (pluie) | UKU, plateau urgonien | Bicarbonatée calcique, Cl⁻ bas, δ¹⁸O météorique |
| Eau salée fossile | LKU profond, > −1000 m NGF | Br/Cl proche de l'eau de mer, ⁸⁷Sr/⁸⁶Sr mésozoïque, Cl⁻ élevé |
| Évaporites oligocènes (Malvési) | Nappe alluviale de l'Aude, UKU au contact alluvial | SO₄²⁻ élevés, ⁸⁷Sr/⁸⁶Sr intermédiaire, Br/Cl bas |
D'après Khaska et al. (2013) pour les deux premières sources; Pons (2008) pour la troisième.
L'eau fossile profonde est en charge. Le mécanisme qui la maintient en place, et ce qui le déséquilibre, ont été décrits au chapitre des failles: tant que la MMU intacte tient, l'eau salée reste en bas; là où une faille perce la marne, elle remonte, et le soutirage du LKU comme la baisse de la recharge accentuent ce mouvement.
La baisse de la pluviométrie aggrave le déséquilibre: moins de recharge, donc moins d'eau douce pour diluer le sel qui remonte. Et cette recharge est limitée à 88 km² de karst affleurant, une surface minuscule pour un massif de cette taille.
Ce massif a piégé de la mer. Il la restitue lentement, sous pression, par les chemins que la géologie lui laisse. L'eau salée que les puits saumâtres remontent aujourd'hui a attendu des millénaires dans l'obscurité. Le pompage agricole et la sécheresse n'ont pas créé ce sel: ils ont déplacé un équilibre bien plus ancien qu'eux.
Le réservoir profond n'est pas la seule porte du sel. La transgression flandrienne a façonné la configuration côtière actuelle du massif : entre 9500 et 6000 cal BP, la mer remonte, cerne la Clape de rias et en fait une île Salel et al., 2019. À mesure qu'elle submerge les exutoires karstiques côtiers, la charge hydraulique s'inverse : la pression marine finit par dépasser celle de l'eau douce, et l'eau de mer est forcée dans les conduits côtiers ouverts sous son niveau. Ce mécanisme, valable pour toute transgression, commande aujourd'hui la salinité côtière et le risque d'inversac, distinct de la charge ancienne du réservoir profond.
Après 6000 cal BP la remontée ralentit, sans jamais dépasser le niveau actuel Salel et al., 2020. La progradation des deltas et le comblement des rias scellent alors les connexions entre la mer et le karst côtier Anthony et al., 2014 Fleury et al., 2022 : ce qui avait été mis en eau marine se retrouve coupé de la mer, non par une baisse du niveau marin mais par la fermeture sédimentaire des accès. C'est cette porte littorale, et non le réservoir profond, que les forçages à venir viennent rouvrir.
Ce carnet a décrit une anatomie. Il n'a pas décrit un état stable.
L'eau salée est en bas depuis la charge zancléenne, sous pression, maintenue en place par une membrane de marne de quatre-vingts mètres d'épaisseur en moyenne. Ce confinement profond ne doit rien à l'Holocène: la fermeture sédimentaire des accès du karst à la mer, vers 6 000 cal BP, a scellé la porte littorale de l'UKU, pas le réservoir basal. Ce qui a changé depuis quelques décennies, c'est la recharge, mais pas sous la forme d'un simple déficit de pluie. Khaska et al. rapportent un recul de la pluie annuelle de 800 à 350 mm sur une décennie Khaska et al., 2013, mais ce chiffre tient à une seule station sur dix ans. La série longue de Narbonne, 1950-2024, le replace dans une variabilité ancienne Météo-France, 1950-2024: les décennies 1950 à 1970 ont compté autant d'automnes secs que la période récente. Le déplacement réel est ailleurs, dans le calendrier et la demande évaporatoire: les premières pluies d'automne arrivent plus tard et l'évaporation monte, de sorte qu'à cumul égal l'eau utile à la recharge diminue.
Khaska et al. citent deux autres facteurs d'aggravation future que nous n'avons pas développés: la hausse des températures et la remontée du niveau marin Khaska et al., 2013. La hausse des températures agit d'abord sur le calendrier: des étés plus longs étirent la saison sèche, et c'est précisément en été que le pôle salin contribue le plus aux eaux du massif. La fenêtre annuelle de vulnérabilité s'allonge d'autant. La remontée du niveau marin agit, elle, sur la voie littorale: une mer plus haute relève la charge marine aux exutoires côtiers de l'UKU, ce qui rapproche le seuil d'inversac et renforce le mélange dans les compartiments abaissés. La remontée par failles, elle, dépend du différentiel de pression interne, pas du niveau marin, et reste peu sensible à ce facteur. À déficit de recharge égal, ces forçages littoraux abaissent le seuil au-delà duquel la salinisation deviendrait irréversible.
Ce que les puits du groupe C mesurent n'est pas un phénomène naturel figé. C'est un système en déséquilibre croissant. La fraction d'eau salée dans ces puits a augmenté entre les différentes campagnes de Khaska (2009–2011): les valeurs les plus hautes sont les plus récentes. Pas une tendance confirmée sur le long terme, mais un signal à surveiller.
Dans un aquifère côtier, la salinité peut avoir plusieurs origines. La Clape n'est pas un cas classique d'intrusion marine latérale. Plusieurs mécanismes coexistent, dont certains sont indiscernables sans les traceurs isotopiques.
| Mécanisme | Signature |
|---|---|
| Mélange dans le karst littoral | Eau saumâtre à proximité du niveau marin, conductivité variable selon les marées et la recharge |
| Présence dans la Clape: Oui: Fontcaude, Œil Doux, compartiments côtiers abaissés de l'UKU | |
| Remontée par failles sous la charge du LKU | Salinité ponctuelle localisée sur les axes de fracture NE-SO, indépendante du niveau marin. Mécanisme reconstruit: mise en charge du LKU confiné et faille perçant la MMU. Dans cette lecture, le soutirage du LKU et la sécheresse sont des amplificateurs, pas la cause: ils accélèrent et concentrent une remontée qui préexiste. À distinguer de l'upconing classique, remontée uniforme d'une interface dans un aquifère homogène sans faille: ici la remontée est guidée par les failles. |
| Présence dans la Clape: Oui pour le phénomène: les puits du groupe C montrent un mélange de 3 à 16 % d'eau salée profonde Khaska et al., 2013. Le mécanisme, lui, n'est pas documenté dans la Clape. Aquilina et al. (2002) montrent à Balaruc que des failles de socle contrôlent la montée de fluides profonds captés en forages peu profonds; l'extension à la Clape est une lecture de ce carnet | |
| Eau salée fossile piégée | Signature isotopique d'eau marine ancienne ayant interagi avec des calcaires mésozoïques (⁸⁷Sr/⁸⁶Sr entre 0,7080 et 0,7089) |
| Présence dans la Clape: Oui: réservoir basal LKU, eau marine fossile. Khaska avance au conditionnel une introduction flandrienne Khaska et al., 2013; ce carnet l'écarte, l'équilibre séculaire du ³⁶Cl imposant un séjour supérieur à 1,5 million d'années. Charge probablement zancléenne (voir ci-dessus). | |
| Dissolution d'évaporites | Rapport Br/Cl très bas, sulfates élevés, signature triasique |
| Présence dans la Clape: Non pour le LKU: exclu par les traceurs. Contribution partielle à l'UKU au contact de la plaine alluviale via la nappe de l'Aude Pons, 2008 | |
| Intrusion marine latérale classique | Interface eau douce/eau salée dans les conduits côtiers, dépendante du gradient hydraulique |
| Présence dans la Clape: Faible à localisée. Réelle au contact côtier (Œil Doux, UKU abaissé), elle n'explique ni la salinité du LKU ni celle des points intérieurs. Le motif n'est pas la distance: en karst, un biseau peut pénétrer plusieurs kilomètres sous le niveau marin par des conduits ouverts Fleury et al., 2007. Ce sont les traceurs qui l'écartent pour le LKU: le chlorure n'est pas corrélé à la distance à la côte, le Sr/Mg rejoint le pôle profond de Balaruc, et le ³⁶Cl est à l'équilibre séculaire, donc ancien et non marin actuel Khaska et al., 2013 | |
C'est précisément ce que les traceurs de Khaska et al. (2013) ont permis de démêler: sans le rapport Br/Cl, les isotopes du strontium et de l'oxygène, les trois composantes de salinité coexistant à l'échelle du système seraient indiscernables.
Ce que ce carnet ne tranche pas
La connexion hydraulique entre l'aven de la Station et le Trou des Morts d'une part, l'Œil Doux d'autre part, reste à confirmer par traçage hydrogéologique. La chaîne conduit anchialin côtier → réseau karstique UKU → gouffre intérieur est le scénario le plus cohérent structuralement. Ce n'est pas une démonstration. SpeleoBase, 2005
L'évolution de la fraction saumâtre dans les puits du groupe C entre 2011 et aujourd'hui n'est pas publiée à ma connaissance. Les campagnes de Khaska couvrent 2009–2011: trois ans sur un système dont l'inertie se compte en millénaires. La tendance observée peut être une fluctuation interannuelle ou l'amorce d'un basculement. Sans suivi long terme, la distinction est impossible.
Le seuil altimétrique en dessous duquel la relation de Ghyben-Herzberg cesse d'être applicable à la Clape n'est pas établi dans la littérature disponible pour ce massif. Les trois hypothèses qui font tomber la relation (milieu hétérogène, flux actif, eau saumâtre) sont toutes vérifiées dans les compartiments côtiers abaissés. La profondeur réelle de l'interface dans ces zones reste non mesurée.
La contribution respective des failles cartographiées et des failles non cartographiées dans le transfert LKU vers UKU n'est pas quantifiée Khaska et al., 2013. La carte géologique 1061N montre les grandes structures, celle établie par le BRGM est plus précise. Mais elles ne résolvent pas les fractures métriques à décamétriques, qui commandent pourtant le comportement local du karst: la comparaison Ramade/Hospitalet le montre, deux avens à moins d'un kilomètre l'un de l'autre, ouverts dans le même LKU, l'un resté sec, l'autre atteignant l'eau, selon la fracturation rencontrée.
Le mécanisme d'inversac documenté à Balaruc-les-Bains en 2008 et 2010 (intrusion d'eau saumâtre dans l'aquifère thermal par inversion du flux via une source sous-marine lors d'une baisse de charge hydraulique) est l'analogue régional le mieux documenté du risque qui pèse sur l'UKU de la Clape Ladouche et al., 2012. La question n'est pas de savoir si un tel phénomène est possible sur la Clape, mais à quel niveau de pompage et de baisse de recharge il deviendrait irréversible. Aucune étude publiée ne fixe ce seuil pour ce massif.
Le ³⁶Cl à l'équilibre séculaire ne donne pas d'âge: il pose un plancher. Le chlorure du LKU est en place depuis plus de 1,5 Ma, on ignore de combien. Or c'est la durée qui commande le devenir du sel, et le carnet n'a jamais posé la question: une eau restée des millions d'années sous la MMU a-t-elle gardé la salinité de la mer qui l'a chargée? Deux mécanismes s'y opposent à travers la barrière. La diffusion du chlorure appauvrirait le réservoir, et sur des durées de cet ordre elle atteint des longueurs caractéristiques comparables aux quatre-vingts mètres de marne. L'ultrafiltration, une argile compactée sous surpression retenant les ions mieux que l'eau, le concentrerait au contraire. Le premier mécanisme dépend de la durée, le second de la perméabilité verticale de la MMU. Aucun des deux n'est mesuré sur ce massif. Les valeurs de 1955, 24,5 et 29 g/l en trou nu, ne permettent pas de trancher, et l'on ignore même à quelle concentration cette eau est entrée. Le ³⁶Cl date l'ancienneté du sel, jamais sa quantité.
Se dit d'une cavité karstique en connexion hydraulique avec la mer, dont le niveau d'eau fluctue avec les marées ou les variations marines, sans être directement exposée à l'air marin. Le terme vient du grec « près de la mer ». Dans la Clape, le réseau aven Station / Trou des Morts (commune de Fleury) est qualifié de cavité anchialine: sa connexion avec la mer est établie, ses galeries plongent sous le niveau marin. L'Œil Doux présente des comportements compatibles sans avoir reçu cette qualification formelle.
Plissement tectonique d'ensemble en forme d'anticlinal (bombement vers le haut), composé de plusieurs plis secondaires. Le massif de la Clape est un anticlinorium d'axe NE-SO: vu de loin, il forme un dos arqué; dans le détail, il est découpé en compartiments par les failles normales qui abaissent les couches vers le littoral.
Étage du Crétacé inférieur, au-dessus du Barrémien, de 121,4 à 113,0 millions d'années selon la charte chronostratigraphique internationale. Le nom vient d'Apt (Vaucluse). Toute la question de la barrière marneuse se joue à l'intérieur de cet étage, et deux façons de le découper coexistent dans les sources de ce carnet. La subdivision classique française le partage en trois sous-étages, du plus ancien au plus récent: le Bédoulien, le Gargasien et le Clansayésien. C'est celle qu'emploient la fiche BRGM 557D et la notice géologique de 1982. Fauré y a renoncé dans sa version de 2026: il ne retient plus que l'Aptien inférieur et l'Aptien supérieur, datés par les zones d'ammonites, et rattache les Marnes de Ramade en entier à l'Aptien inférieur, zone à Furcata. Deux vocabulaires pour la même série. Les noms d'étage n'ont pas changé la roche.
Couche géologique qui ralentit très fortement les transferts d'eau verticaux sans les bloquer totalement. La MMU joue ce rôle entre l'UKU et le LKU. Distinct de l'aquiclude (imperméable total).
Gouffre vertical ou subvertical s'ouvrant en surface d'un plateau calcaire, résultant de la dissolution et de l'effondrement du plafond d'une cavité karstique sous-jacente. Dans la Clape, les avens suivent l'axe NE-SO des failles.
Étage du Crétacé inférieur, de 125,77 à 121,4 ± 1,0 millions d'années selon la charte chronostratigraphique internationale. L'étage était historiquement placé de ~129,4 à ~125,0 Ma, ce qui explique les chiffres différents que donnent les sources anciennes. Dans la Clape, les Calcaires inférieurs du Puech de Labade sont d'âge barrémien. Le nom vient de Barrême (Alpes-de-Haute-Provence), où l'étage a été défini.
Dans ce carnet, désigne les calcaires du Jurassique moyen à supérieur (~175–145 Ma) formant la base de la série dans le LKU. L'eau marine qui les a traversés en a acquis une signature isotopique en strontium (⁸⁷Sr/⁸⁶Sr) caractéristique de cette roche ancienne.
Minéral carbonaté (CaCO₃) constituant principal des calcaires et des roches karstiques. La dissolution de la calcite par les eaux chargées en CO₂ est le mécanisme fondamental de la karstification. Lors de l'évaporation ou de la décompression, la calcite précipite et forme les concrétions des cavernes (stalactites, stalagmites, coulées). Dans la Clape, les galeries concrétionnées du Rec d'Argent témoignent de cette précipitation dans les conduits de l'UKU.
Gouffre d'effondrement dont le fond intercepte la zone noyée d'un aquifère karstique, exposant la nappe en plan d'eau. Le mot vient du maya dz'onot via l'espagnol du Yucatán, où ces formations sont nombreuses. L'Œil Doux, dans le secteur oriental de la Clape, en présente la configuration: effondrement de plafond de galerie, parois subverticales, lac de nappe au fond.
Niveau que l'eau d'une nappe tend à atteindre, exprimé en altitude. Une nappe s'écoule toujours des points de charge élevée vers les points de charge basse. Dans la Clape, la charge du LKU vient du relief: l'eau entre par les affleurements de la voûte de l'anticlinal, vers +125 à +200 m, puis plonge sous la marne, où elle reste plus haute que le toit du réservoir. C'est cet écart de charge avec l'UKU, et non une pression anormale, qui fait monter l'eau salée là où une faille perce la barrière.
Isotope radioactif du chlore, de période 301 000 ans. Dans une nappe profonde, il n'a pas d'origine atmosphérique: il est produit sur place, dans la roche, par le flux de neutrons issu de la désintégration de l'uranium et du thorium de l'encaissant. Il décroît par ailleurs.
Production et décroissance finissent par se compenser. Le rapport ³⁶Cl/Cl se fige alors à une valeur qui ne dépend plus que de la chimie de la roche: c'est l'équilibre séculaire. Il faut environ cinq périodes pour l'atteindre, soit à peu près 1,5 million d'années.
Ce que le traceur dit, et ce qu'il ne dit pas. Une eau à l'équilibre séculaire a séjourné plus de 1,5 Ma dans la roche. C'est une borne inférieure, pas un âge: une fois l'équilibre atteint, le chronomètre s'arrête, et le ³⁶Cl ne distingue plus deux millions d'années de vingt. Il ne dit rien non plus de la salinité: il date l'ancienneté du chlorure, jamais sa quantité.
Il fonctionne sur le chlorure parce que celui-ci est conservatif: il ne réagit pas avec la roche. Le strontium, lui, se ré-équilibre avec elle et perd la mémoire de son origine. C'est pourquoi les deux traceurs ne disent pas la même chose du même échantillon.
Dans la Clape. Les eaux du groupe C sont à l'équilibre. Balaruc, par contraste, est encore en dessous, à 2–3 × 10⁻¹⁵, en train de monter: son eau est plus jeune, 100 000 à 150 000 ans Aquilina et al., 2002. C'est sur cette différence que le chapitre V écarte une charge flandrienne ou quaternaire du réservoir profond.
Relief dissymétrique créé par l'érosion différentielle de couches géologiques inclinées d'inégale résistance. La face douce (revers) suit le pendage des couches; la face raide (front) le coupe. Dans la Clape, les plateaux calcaires en surplomb des combes marneuses constituent des cuestas lisibles depuis n'importe quel point haut.
Fracture dans une roche, sans déplacement relatif des deux blocs (contrairement à la faille). Les diaclases sont des plans de faiblesse qui facilitent la circulation de l'eau et donc la karstification. Dans les avens de la Clape, les galeries et puits suivent souvent des systèmes de diaclases. L'aven de Ramade se termine sur une diaclase impénétrable; l'aven de l'Hospitalet descend le long de diaclases jusqu'au niveau marin.
Ensemble des transformations physiques et chimiques que subit un sédiment après son dépôt, qui le changent en roche puis continuent à le modifier, à basse température et pression. La diagenèse occupe le domaine intermédiaire entre l'altération météorique de surface et le métamorphisme, qui opère à haute température et pression. Elle regroupe la compaction, la cimentation, la recristallisation, la dissolution et le remplacement minéral, dont la dolomitisation. L'adjectif correspondant est diagénétique. Pour la Clape, c'est l'histoire diagénétique qui distingue la roche du LKU de celle de l'UKU.
Se dit d'un écoulement où l'eau et l'air circulent ensemble. Dans l'épikarst, l'infiltration lente à travers les fines fissures non saturées est diphasique: l'eau descend en présence d'air, comme dans un milieu poreux, par opposition à l'écoulement rapide et saturé des conduits verticaux. Bakalowicz parle de two-phase flow. C'est ce régime lent qui alimente le stock de l'aquifère épikarstique.
Régime tectonique où la croûte est étirée horizontalement, les contraintes s'écartant de part et d'autre. La distension amincit la croûte, la découpe en failles normales et ouvre des bassins d'effondrement. C'est l'opposé de la compression, qui raccourcit et empile. Dans la Clape, la distension oligo-aquitanienne (du Rupélien terminal, ~30 Ma, à l'Aquitanien, ~20 Ma) a ouvert le Golfe du Lion, marge du bassin liguro-provençal, en rejouant en failles normales NE-SO les structures héritées de la compression pyrénéenne éocène. Sur la partie onshore de la marge, cette distension reste superficielle: elle est décollée dans les évaporites triasiques et n'atteint pas le socle Séranne, 1999. Ce sont ces failles normales qui assurent la connexion hydraulique entre l'UKU de surface et le LKU profond.
Série du Jurassique moyen, entre 174 et 163 millions d'années environ, subdivisée en plusieurs étages (Aalénien, Bajocien, Bathonien, Callovien). Le terme vient d'un mot dialectal anglais désignant les concrétions ferrugineuses de ces couches dans le Yorkshire. Dans la Clape, le sondage La Clape 1 (1955) a atteint le Dogger à partir de 1 819 m de profondeur, sans en traverser la base: c'est la formation la plus ancienne reconnue sous le massif. Les calcaires et dolomies doggeriens n'ont livré aucune eau salée mesurable lors du sondage, mais leur profondeur les place dans le réservoir basal potentiel.
Dépression fermée d'origine karstique, en forme de cuvette, creusée par dissolution du calcaire en surface ou par effondrement d'un vide sous-jacent. À distinguer de l'aven, qui est un puits vertical: la doline est évasée, l'aven profond et étroit. Sur le plateau LKU de la Clape, des dolines circulaires alignées NE-SO jalonnent le tracé des failles et servent d'entrées à l'endokarst.
Roche carbonatée composée majoritairement de dolomite, un carbonate double de calcium et de magnésium (CaMg(CO₃)₂), par opposition au calcaire fait de calcite (CaCO₃). Elle résulte souvent de la transformation d'un calcaire par des eaux riches en magnésium. Dans le sondage La Clape 1, le Jurassique profond est largement dolomitique: l'eau qui y circule porte de ce fait une signature en magnésium distincte de celle d'un calcaire pur.
Processus diagénétique par lequel la calcite (CaCO₃) d'une roche calcaire est partiellement ou totalement remplacée par de la dolomite (CaMg(CO₃)₂), par circulation de fluides riches en magnésium. La dolomite est plus résistante à la dissolution acide que la calcite, ce qui peut réduire la karstification. Dans la Clape, les calcaires jurassiques du LKU sont partiellement dolomitisés. Mais la dolomitisation ne supprime pas la karstification quand les fractures sont ouvertes: le sondage La Clape 1 (1955) enregistre des pertes totales de boue dans ces niveaux, preuve de vides karstiques bien développés malgré la dolomitisation partielle.
Eau issue des précipitations atmosphériques: pluie, neige, grêle: qui s'infiltre dans le sol ou ruisselle en surface. Le terme vient du grec meteôros (ce qui vient du ciel). En hydrogéologie, il désigne le pôle d'origine atmosphérique, par opposition à l'eau marine, à l'eau fossile piégée dans les roches ou aux fluides d'origine profonde. Dans la Clape, l'eau météorique est la source exclusive de recharge de l'UKU: elle s'infiltre sur les plateaux calcaires, acquiert une signature chimique bicarbonatée calcique, et ressort aux exsurgences de mi-pente. Son traceur isotopique δ¹⁸O est distinct de celui de l'eau marine, ce qui permet à Khaska et al. (2013) de l'utiliser comme pôle de référence pour identifier et quantifier la fraction d'eau salée fossile dans les eaux du groupe C.
Ensemble des vides intérieurs d'un massif karstique: conduits, galeries, salles, fissures et cavités. Formé par la dissolution chimique de la roche soluble (calcaire, dolomie ou mélange) par les eaux chargées en CO₂. Dans la Clape, le LKU comprend des calcaires urgoniens dans sa partie supérieure et des calcaires dolomitiques jurassiques dans sa partie inférieure: les deux sont karstifiés, comme l'atteste le sondage La Clape 1, traversé en pertes totales sur plusieurs horizons. L'endokarst profond du LKU s'est constitué principalement lors de la crise messinienne (−5,6 Ma). Cette attribution reste discutée: les venues d'eau du sondage descendent plus bas que ne le permet la valeur basse de la chute du niveau de base (850 m), ce qui suggère une part de karstification antérieure au Messinien. Voir chapitre III.
Deux façons de creuser un karst. Épigène: par le haut, par les eaux d'infiltration acidifiées au CO₂ du sol; c'est le cas courant, et celui de la Clape. Hypogène: par le bas, par des eaux profondes remontantes, parfois chargées d'acides plus agressifs (acide sulfurique). La Clape est épigène: son vide profond vient de la chute du niveau de base messinienne, pas d'une remontée corrosive.
Zone superficielle d'un karst, comprise entre la surface et 10–30 m de profondeur, où la dissolution est la plus active et la porosité la plus hétérogène. L'épikarst stocke temporairement l'eau de pluie dans ses micro-fractures et la redistribue vers le karst profond.
Variation du niveau moyen des océans à l'échelle mondiale. Lors des glaciations, l'eau stockée dans les glaces abaisse le niveau marin. Au "Last Glacial Maximum" (LGM), le niveau mondial était environ 134 m sous le niveau actuel Lambeck et al., 2014. Sur la côte méditerranéenne française, la valeur locale après correction isostatique est de −105 à −115 m Lambeck & Bard, 2000. Cette distinction entre eustatisme global et valeur locale corrigée est essentielle pour les karsts côtiers.
Roches sédimentaires formées par l'évaporation d'une eau saline: sel gemme (halite), gypse, anhydrite, potasse. Les formations triasiques du sous-sol régional contiennent des évaporites. La dissolution de ces évaporites comme hypothèse alternative à l'origine de l'eau salée est exclue par les traceurs Br/Cl.
Ensemble des caractères d'une roche sédimentaire qui gardent la trace du milieu de dépôt: lithologie, couleur, granulométrie, structures, fossiles. Un faciès traduit un environnement, pas un âge, et peut donc être diachrone: le même milieu se répète à des époques différentes. À la Clape, le faciès urgonien (calcaire blanc à rudistes) marque une plateforme carbonatée peu profonde, quand des marnes contemporaines déposées plus au large en forment un autre.
Faille qui s'étend sur toute ou grande partie de l'épaisseur de la lithosphère (croûte + manteau supérieur rigide, 80–150 km). Contrairement aux failles superficielles limitées aux premiers kilomètres, une faille lithosphérique est ancrée en profondeur et héritée de grands événements tectoniques. Dans la Clape, les failles NE-SO sont des réactivations de structures héritées de la compression pyrénéenne (Éocène) puis de la distension oligo-aquitanienne qui a ouvert le Golfe du Lion, marge du bassin liguro-provençal. Ce sont ces failles qui, traversant toute la pile sédimentaire de la surface au Jurassique profond, permettent la connexion hydraulique entre le LKU et l'UKU. Khaska et al. (2013) utilisent le terme lithospheric faults pour distinguer ces structures profondes des failles superficielles sans connexion avec la base de la série. Le terme est pris au sens large d'une faille d'échelle crustale: le sondage La Clape 1 documente le franchissement de la couverture jusqu'au Jurassique, non une pénétration jusqu'au manteau. Sur la partie onshore de cette marge, l'extension est décollée dans les évaporites triasiques et n'affecte pas le socle sous-jacent Séranne, 1999. La Clape y est cartographiée comme un duplex de la nappe nord-pyrénéenne décollé sur le Trias Lespinasse et al., 1982 Aunay & Le Strat, 2002, structure superficielle. C'est au sens d'une faille profonde, non d'une faille traversant croûte et manteau, qu'il faut lire lithosphérique ici.
Faille en régime extensif: le compartiment supérieur (toit) descend par rapport au compartiment inférieur (mur) sous l'effet d'un étirement horizontal de la croûte. C'est l'opposé d'une faille inverse (en compression). Dans la Clape, les failles normales NE-SO sont le résultat de la distension oligo-aquitanienne qui a ouvert le Golfe du Lion, marge du bassin liguro-provençal. Elles ont abaissé progressivement les compartiments vers le littoral, donnant au massif sa structure en escalier. Le terme dit le mécanisme (extension, toit qui descend), mais ne dit rien de la profondeur de la faille. Dans la Clape, ces failles normales atteignent le Jurassique profond en traversant toute la couverture. C'est à ce titre, comme structures profondes reliant le LKU à la surface, que Khaska et al. (2013) les qualifient de lithosphériques ; leur pénétration jusqu'au manteau n'est pas établie.
Protiste unicellulaire à coquille calcaire (test), vivant en milieu marin. Les foraminifères benthiques comme Mesorbitolina texana sont utilisés comme fossiles stratigraphiques index: leur présence dans une couche date celle-ci avec précision. Les orbitolinidés sont caractéristiques du Crétacé inférieur méditerranéen.
Relation d'équilibre hydrostatique dans les aquifères côtiers: l'eau douce, moins dense (ρ = 1,000 g/cm³), flotte sur l'eau salée (ρ = 1,025 g/cm³), et la profondeur de l'interface sous le niveau marin vaut environ quarante fois la hauteur de la nappe douce au-dessus de ce niveau (z = 40h). Conséquence pratique: quand la nappe est presque au niveau de la mer, comme à l'Œil Doux, l'interface salée est très proche de la surface et le moindre pompage la fait remonter, phénomène dit d'upconing.
Oxyhydroxyde de fer (FeO(OH)), de couleur ocre-jaune à brun, et l'un des oxydes de fer les plus répandus dans les sols et les produits d'altération. Elle se forme quand le fer libéré par la dissolution de la roche s'oxyde au contact de l'air ou d'une eau chargée en oxygène, puis précipite sur place. Dans la Clape, elle donne aux poches de terra rossa et aux enduits ocre de l'épikarst leur teinte. Son trait brun-jaune la distingue de l'hématite, rouge, qui l'accompagne souvent.
Chlorure de sodium (NaCl) à l'état solide, sel gemme. Les évaporites triasiques présentes en profondeur sous le bassin du Golfe du Lion contiennent de l'halite. Dans l'argumentation de Khaska et al. (2013), le rapport Br/Cl permet d'exclure que la salinité du LKU provienne de la dissolution d'halite triasique: quand l'halite précipite par évaporation, le brome reste en solution (le cristal d'halite ne l'incorpore pas), si bien que la saumure résiduelle a un rapport Br/Cl très élevé, très différent de celui mesuré dans les eaux du groupe C de la Clape.
Oxyde de fer (Fe₂O₃), de couleur rouge, l'oxyde de fer rouge caractéristique de l'altération. Elle se forme de préférence en conditions plus chaudes et sèches, souvent par transformation d'un précurseur ou de la goethite, alors que celle-ci domine en milieu plus humide. Dans la Clape, elle apporte à la terra rossa sa composante rouge, aux côtés de l'ocre de la goethite. Son trait rouge la distingue de cette dernière.
Bloc crustal soulevé entre deux ou plusieurs failles normales, formant un relief en saillie par rapport aux blocs adjacents abaissés (grabens). La Clape est un horst délimité par un système de failles normales NE-SO. Sa position surélevée l'a maintenu hors des eaux lors des transgressions marines, sauf par ses connexions souterraines.
Découpage du sous-sol selon le comportement de l'eau (perméable, freineur, imperméable), par opposition à la lithostratigraphie qui découpe selon l'âge et la nature des roches. Une unité hydrostratigraphique comme la MMU peut correspondre à des formations différentes selon l'endroit, car elle est définie par sa fonction hydraulique, pas par sa strate. Les deux découpages empruntent souvent le même vocabulaire d'étages géologiques, source fréquente de confusion.
Entaille verticale d'un cours d'eau dans la roche: la rivière érode vers le bas et approfondit son lit, sa vallée ou sa gorge. Elle est commandée par le niveau de base, la mer ou le point bas vers lequel l'eau s'écoule; plus ce niveau baisse, ou plus le massif se soulève, plus l'écart à combler grandit et plus l'entaille progresse. Le taux d'incision en mesure la vitesse, en millimètres par millénaire ou en mètres par million d'années. À la Clape, les taux d'incision pléistocènes sont faibles: les combes profondes ne sont donc pas l'œuvre des glaciations, mais d'un creusement antérieur, messinien, quand le niveau de base a chuté de plus de mille mètres.
Inversion du sens d'écoulement d'une source karstique côtière. En régime normal, la charge hydraulique de l'aquifère est suffisante pour que l'eau douce se décharge vers la mer. Lors d'un inversac, cette charge chute: par étiage sévère, pompage excessif ou surpression externe: et le gradient s'inverse: l'eau marine pénètre dans les conduits par le même orifice qui servait de sortie. La source devient temporairement une perte. Le phénomène est réversible si la charge hydraulique se rétablit, mais il peut laisser une signature saline durable dans l'aquifère si l'eau marine atteint des zones peu renouvelées. L'analogue régional le mieux documenté est Balaruc-les-Bains (Hérault), où des inversacs ont été mesurés en 2008 et 2010 lors de baisses de recharge combinées à une surpression de l'étang de Thau Ladouche et al., 2012. Dans la Clape, aucun inversac n'a été documenté, mais le risque existe sur les exutoires côtiers de l'UKU dès que la charge hydraulique s'abaisse sous l'effet du pompage agricole.
Mécanisme d'équilibre de la croûte terrestre sur le manteau: les masses continentales flottent sur l'asthénosphère. Lors d'une glaciation, le poids des calottes abaisse la croûte; lors de la fonte, la croûte remonte (rebond isostatique). Ce mouvement modifie le niveau marin relatif localement. La Méditerranée nord-occidentale, peu affectée par les grandes calottes, a une correction isostatique modérée: d'où l'écart entre le minimum eustatique global (−134 m) et la valeur locale pour la côte française (−105 à −115 m) Lambeck & Bard, 2000.
Variété d'un même élément chimique. Tous les atomes d'un élément partagent le même nombre de protons, ce qui les définit, mais leur nombre de neutrons peut varier: ce sont ses isotopes. Le chlore existe ainsi en deux isotopes stables, ³⁵Cl et ³⁷Cl, qui forment le sel ordinaire. Quand le nombre de neutrons rend le noyau instable, celui-ci se désintègre spontanément en émettant un rayonnement: c'est un isotope radioactif, comme le ³⁶Cl (demi-vie 301 000 ans). Cette instabilité, lente et régulière, permet d'employer certains isotopes comme horloges ou comme traceurs.
Système de formes et de circulations d'eau résultant de la dissolution chimique d'une roche soluble par des eaux chargées en CO₂. La roche concernée est le plus souvent du calcaire ou de la dolomie, mais peut être aussi du gypse ou de l'anhydrite. L'équation karst = calcaire est un raccourci: la dolomie est soluble et karstifiable, comme le confirme le LKU de la Clape, dont la partie jurassique est dolomitique et pourtant traversée par le sondage La Clape 1 en pertes totales. Ce qui conditionne la karstification, c'est la solubilité de la roche, la présence d'eau acide, et le temps / pas le nom de la formation.
Aquifère karstique dont le réseau de drainage a perdu son fonctionnement actif sous l'effet d'un ennoyage complet: transgression marine ou alluvionnement bloquant l'ancienne émergence. Le réseau de conduits existe toujours mais ne draine plus vers une source identifiable. Il conserve une importante capacité de stockage et présente une continuité hydraulique diffuse, ce qui le distingue d'un aquifère karstique fonctionnel. Son réseau inactif peut être réactivé par des modifications des conditions locales (pompage, décolmatage). Le LKU de la Clape illustre ce type: son endokarst messinien, ennoyé lors d'une transgression marine, stocke une eau salée fossile dont la concentration est maximale à la base de la série sédimentaire, au contact Jurassique/Crétacé inférieur, sans exutoire naturel identifié.
Processus de dissolution des roches carbonatées (calcaires, dolomies) par les eaux chargées en CO₂. L'eau de pluie, légèrement acide, dissout la calcite selon la réaction: CaCO₃ + CO₂ + H₂O → Ca²⁺ + 2HCO₃⁻. Sur des millions d'années, ce processus creuse conduits, galeries, puits et cavernes. Dans la Clape, la karstification est ancienne: les calcaires barrémiens et jurassiques ont été travaillés depuis le Crétacé, avec une phase intense au Messinien quand la Méditerranée s'est asséchée et que le niveau de base a chuté de plusieurs centaines de mètres, élargissant tous les conduits karstiques littoraux.
Formes d'érosion en surface d'une roche carbonatée, résultant de la dissolution chimique par les eaux acides: rainures, cannelures, sillons, alvéoles. Dans la Clape, les lapiaz sont particulièrement développés sur les plateaux calcaires de l'UKU, sculptés depuis le retrait de la végétation lors des phases climatiques sèches.
Discipline qui classe et décrit les roches sédimentaires selon leurs caractères lithologiques (nature, texture, composition) pour établir leur succession et corrélation. À la Clape, la lithostratigraphie distingue des formations comme les Calcaires du Plan de Roques, les Marnes de Ramade ou les Calcaires du Puech de Labade. Elle ne se confond pas avec le découpage en UKU, MMU et LKU, qui relève de l'hydrostratigraphie.
Cuve cylindrique creusée dans le lit rocheux d'un torrent par un tourbillon qui fait tourner des galets sur place. L'usure est mécanique: sans charge solide, l'eau ne creuse pas de marmite, et sans courant rapide, le tourbillon ne s'entretient pas. À ne pas confondre avec la vasque de dissolution (kamenitza), large, à fond plat, creusée par l'eau stagnante sur une dalle horizontale. La marmite atteste un écoulement torrentiel, mais aucune datation ne s'en déduit: un bas niveau messinien, un bas niveau glaciaire ou un épisode méditerranéen produisent la même forme. Le fond de la combe Male en porte de grandes.
Boucle d'un cours d'eau enfoncée dans la roche par l'incision, au lieu d'être effacée par elle. La sinuosité est plus ancienne que l'entaille qui la porte: elle s'est formée sur un tracé de faible pente, puis la chute du niveau de base a enfoncé le lit sur place. Le critère qui distingue un méandre encaissé d'un simple contournement d'obstacle est la répétition: une boucle isolée peut n'être qu'une déviation structurale, une série de boucles régulières ne le peut pas. Dans la partie haute de la combe Labit, le rec dessine plusieurs méandres et contourne un éperon rocheux au lieu de le trancher.
Dernier étage du Miocène, −7,25 à −5,33 Ma. La crise de salinité messinienne (−5,97 à −5,33 Ma) correspond à la fermeture du détroit de Gibraltar et à l'assèchement quasi-total de la Méditerranée. L'évaporation a laissé des dépôts évaporitiques épais; la chute du niveau de base a creusé des canyons profonds et intensifié la karstification des massifs côtiers.
Première époque du Néogène, de −23,0 à −5,33 Ma. Elle se subdivise en six étages, dont les trois derniers importent ici: le Serravallien (−13,8 à −11,6 Ma), le Tortonien (−11,6 à −7,25 Ma) et le Messinien (−7,25 à −5,33 Ma), qui la clôt.
La distinction compte pour lire ce carnet. Quand on dit que l'incision du réseau fluvio-karstique languedocien est dominée par la surrection miocène (Serravallien-Tortonien), on désigne un travail accompli avant la crise messinienne, pas une autre époque: la crise est la fin du Miocène, pas ce qui lui succède. Le relief était déjà en place quand le niveau de base s'est effondré.
Épisode brutal de remontée du niveau marin vers 14500 ans BP, causé par la fonte rapide des calottes glaciaires laurentidienne et antarctique. En moins de 500 ans, la mer monte d'environ 20 m, soit un rythme d'au moins 40 mm par an, soit dix fois la vitesse actuelle. Ce pulse rompt la continuité de la transgression postglaciaire et signifie que les karsts côtiers ont reçu des entrées d'eau marine à vitesse élevée pendant quelques siècles. Source: Lambeck et al. (2014).
Terme traditionnel désignant la base du Crétacé inférieur, ses étages les plus anciens. Le nom vient de Neocomum, nom latin de Neuchâtel, où l'ensemble a été défini au XIXe siècle. Dans son acception courante, il regroupe le Berriasien, le Valanginien et l'Hauterivien, soit environ de −143 à −125,77 Ma, sous le Barrémien.
Ce n'est pas un étage de l'échelle stratigraphique actuelle, mais un regroupement dont l'étendue varie selon les auteurs: certains le limitent au Valanginien-Hauterivien, d'autres y incluent le Barrémien. Dans ce carnet, il désigne les formations du Crétacé inférieur plus anciennes que les calcaires barrémo-aptiens accessibles du massif; elles n'affleurent qu'au nord et ne figurent pas sur la coupe.
Nivellement Général de la France. Système de référence altimétrique officiel français, rattaché au marégraphe de Marseille. Une cote exprimée en mètres NGF est une altitude absolue par rapport au niveau moyen de la mer à Marseille. Une valeur positive indique une altitude au-dessus du niveau marin; une valeur négative, une profondeur sous ce niveau. Exemple: le gouffre de l'Œil Doux s'ouvre à 5 m NGF (fiche CDS Aude, 2014); la base de la série sédimentaire du massif se situe à environ −1 115 m NGF (plus de mille mètres sous le niveau marin).
Circulation lente d'un fluide à travers les pores, microfissures et joints de stratification d'une roche, sous l'effet de la gravité ou d'un gradient de pression. Dans un karst côtier, la percolation désigne le transfert diffus d'eau marine vers l'intérieur du massif à travers la roche fracturée, par opposition à la circulation rapide en conduit. À l'Œil Doux, deux voies de salinisation coexistent: la connexion directe par conduits karstiques (rapide, sensible aux coups de mer) et la percolation diffuse à travers la roche (lente, continue). La percolation n'est pas mesurable directement sur le terrain sans traceur; son existence est inférée des fluctuations de salinité décalées par rapport aux coups de mer.
Aptitude d'une roche à laisser circuler un fluide sous l'effet d'un gradient de pression. Dans les karsts, la perméabilité est très hétérogène: quasi nulle dans la roche massive (perméabilité matricielle), très élevée dans les conduits et les fractures (perméabilité de fissure). Le sondage La Clape 1 (1955) illustre cette hétérogénéité: certaines sections testées ont livré de l'eau salée, d'autres rien du tout. La perméabilité karstique ne se mesure pas à l'échelle de la roche: elle se mesure à l'échelle du réseau de conduits.
Mesure de la pression d'une nappe souterraine, exprimée comme la hauteur d'eau que la nappe pourrait pousser au-dessus d'un point de référence. Un puits artésien jaillit quand le niveau piézométrique de la nappe est au-dessus de la surface du sol. Dans la Clape, aucun niveau piézométrique n'a été mesuré dans le LKU profond. On en déduit l'existence par le sel qui apparaît dans les puits agricoles: là où la MMU est percée par une faille, la charge de la nappe profonde suffit à faire monter un peu de son eau.
Se dit d'une forme du relief dont l'aspect actuel résulte de plusieurs épisodes de façonnement successifs, sous des conditions différentes de niveau de base, de climat ou de couvert végétal, et non d'un événement unique. Le contraire est monogénique.
Dans la Clape, les combes sont polygéniques. Leur position suit le contraste calcaire / marne, qui décide où la dépression se place ; l'entaille, elle, a été reprise à chaque abaissement du niveau de base, puis abandonnée aux hauts niveaux. Le lit sec de la combe Labit et les marmites de la combe Male ne datent donc pas d'un moment: ils cumulent des reprises.
Conséquence épistémologique, la même que pour les photographies de ce carnet: une forme polygénique atteste un processus, jamais une date. Aucune combe de la Clape n'a été datée. L'attribution du canevas à une période antérieure au Quaternaire est une transposition d'un résultat régional Séranne et al., 2002, non une mesure locale.
Fraction du volume d'une roche occupée par des vides (pores, fissures, conduits). La porosité matricielle des calcaires est faible (1 à 5 %) mais leur porosité de fissure peut être très élevée dans les zones karstifiées. Le sondage La Clape 1 a traversé des niveaux à pertes totales de boue de forage, signalant des zones vides à haute porosité karstique. C'est cette porosité qui stocke l'eau salée fossile dans le LKU.
Part du volume d'une roche que l'eau peut libérer par simple gravité. Le reste demeure retenu dans les pores fins par capillarité (rétention spécifique), si bien que la porosité totale est toujours supérieure à la porosité efficace. En nappe libre, cette grandeur équivaut au coefficient d'emmagasinement: c'est elle qui relie une remontée de la nappe à la hauteur d'eau infiltrée. Elle mesure une réserve mobilisable, non une aptitude à laisser entrer ou circuler l'eau: dans un karst, une roche à faible porosité efficace peut être traversée vite par ses fissures et ses conduits.
Condition dans laquelle un aquifère captif est sous pression suffisante pour que l'eau monte spontanément au-dessus de son niveau de captivité, voire jaillisse en surface sans pompage. Aquilina et al. (2002) signalent qu'à Balaruc, le pôle de référence de l'eau profonde de la Clape, les fluides sortaient autrefois par une source artésienne. À la Clape même, rien de tel n'est observé et aucune charge n'a été mesurée: on déduit seulement du sel présent dans les puits côtiers que le LKU y est en charge jusqu'aux environs du niveau marin.
Pression exercée par les fluides contenus dans les pores et fissures d'une roche à une profondeur donnée. Dans un aquifère normal, elle correspond à la hauteur de la colonne d'eau au-dessus du point de mesure. Une pression faible indique que le fluide ne monte pas spontanément vers la surface: le niveau piézométrique est bas ou la perméabilité est insuffisante pour transmettre la pression. À ne pas confondre avec la pression artésienne, qui désigne le cas où la pression est au contraire suffisante pour faire jaillir l'eau sans pompage.
Trois termes pour désigner la sortie d'eau d'un aquifère karstique, avec des nuances précises qui dépendent de l'origine de l'eau, pas de sa forme ni de son débit.
Résurgence: source d'un système karstique binaire. Une rivière de surface s'est perdue en amont dans une perte (ponor, gouffre absorbant); elle a circulé en souterrain et ressurgit plus bas. L'eau avait une vie de surface avant d'entrer dans le karst. Exemple classique: la source de la Loue (Jura), résurgence du Doubs. Le terme implique qu'on peut tracer une liaison entre une perte amont et la source aval.
Exsurgence: source d'un système karstique unaire. Toute l'alimentation provient de l'infiltration directe des précipitations sur les calcaires affleurants, sans rivière perdue en amont. L'eau n'a jamais eu de vie de surface: elle s'est infiltrée directement dans l'épikarst puis dans les conduits.
Émergence: terme générique, utilisé quand l'origine de l'eau n'est pas connue ou est mixte.
Dans la Clape: les sources de mi-pente au contact UKU/MMU (Rec d'Argent, Gourp, Saint-Obre, Fontanilles) sont des exsurgences. Le massif est un horst isolé sans cours d'eau pérenne qui s'y perdrait en amont: toute l'alimentation de l'UKU est pluviale directe sur les calcaires du plateau. Il ne peut donc pas y avoir de résurgence au sens strict. Pour les exutoires côtiers du LKU, le terme d'émergence convient: leur alimentation est multiple (eau météorique ancienne, eau marine fossile) et leur origine reste partiellement indéterminée.
Vallée fluviale envahie par la mer lors d'une transgression marine. Quand le niveau marin monte, il remonte les cours d'eau inférieurs et noie les basses vallées en forme de bras de mer allongés. Dans la Clape, les dépressions autour du massif (bords des étangs de Gruissan, de l'Ayrolle, de Campignol) correspondent à d'anciennes rias noyées lors de la transgression flandrienne (9500–6000 cal BP), progressivement comblées par les sédiments lagunaires.
Bivalves récifaux du Crétacé, disparus à la limite K-Pg (−66 Ma). Ils formaient des récifs denses dans les mers tropicales peu profondes du Crétacé inférieur. Leurs sections dans le calcaire urgonien de la Clape (Requienia, Toucasia) permettent d'identifier le faciès; la datation, elle, revient aux foraminifères orbitolinidés. Photographiables en macro sur l'affleurement.
Deux grandeurs distinctes, souvent confondues. La salinité est la masse de tous les sels dissous par litre. Le chlorure n'en est qu'un ion, le plus abondant dans une eau d'origine marine. Pour l'eau de mer, 35 g/l de sels au total, dont 19,3 g/l de chlorure: le chlorure représente donc un peu plus de la moitié de la salinité. Les analyses donnent le chlorure en mmol/l, qu'on convertit en g/l en multipliant par 0,03545. Cette salinité se compose de deux familles. La première vient du calcaire lui-même: bicarbonate et calcium, avec un peu de magnésium, produits par la dissolution de la roche. Elle est présente dans toutes les eaux du massif, y compris les plus douces. La seconde est d'origine marine: chlorure et sodium, accessoirement sulfate, potassium et brome. Au site 11, la plus salée des eaux de puits analysées par Khaska, chlorure et sodium font à eux seuls les deux tiers des sels dissous, contre moins d'un dixième dans une source de l'UKU. La conductivité, en µS/cm, ne mesure ni l'un ni l'autre mais s'y relie: multipliée par 0,65 environ, elle donne un ordre de grandeur de la salinité. Dans ce carnet, les mesures de Khaska sur les puits sont des chlorures. Les valeurs de 1955 sont d'une autre nature: le log de sondage note une eau salée et en donne la teneur en g/l, sans préciser la méthode. Selon qu'il s'agit de sels totaux ou d'un équivalent NaCl calculé depuis le chlorure, usage courant à l'époque, le chlorure correspondant vaut 16 ou 17,6 g/l. Dans les deux cas, cette eau se tient autour de 85 % du chlorure de l'eau de mer.
Le mot n'a pas de seuil unique, mais toutes les classifications le réservent aux eaux plus salées que l'eau de mer. Dans le système le plus employé, une eau entre 0,5 et 30 g/l est dite saumâtre, entre 30 et 40 g/l marine, et le mot saumure ne s'applique qu'au-delà. Les usages stricts montent jusqu'à 100 g/l.
Ce carnet n'appelle pas saumure l'eau salée du LKU. Les seules valeurs mesurées, 24,5 et 29 g/l aux essais de 1955, relèvent de la classe saumâtre, et le log du sondage écrit lui-même « eau salée ». Ce sont des valeurs de mélange, prises en trou nu: la concentration réelle du réservoir basal est sans doute plus élevée, mais elle est inconnue. Rien n'autorise à franchir le seuil, le carnet ne le franchit pas.
Le mot reste employé ici dans deux acceptions précises, où la salinité est établie, et qui désignent deux eaux opposées de part et d'autre du rapport marin. La saumure d'évaporite résulte de la dissolution de sel gemme (halite) ou de gypse présents dans des formations géologiques profondes, notamment les évaporites triasiques du sous-sol méditerranéen. Le brome n'entre pas dans le réseau cristallin de l'halite: il reste en solution quand le sel précipite. Deux eaux très différentes en découlent, de part et d'autre du rapport marin. L'eau qui dissout ensuite ce sel appauvri en brome porte un rapport Br/Cl très bas: c'est la saumure d'évaporite au sens strict. La saumure résiduelle restée sur place après la cristallisation, elle, a gardé tout son brome et porte un rapport très élevé: c'est l'eau qui occupait les bassins méditerranéens pendant le dépôt du sel messinien. L'eau salée fossile du LKU de la Clape n'est ni l'une ni l'autre. C'est de l'eau de mer ancienne, entrée dans le massif lors d'une transgression, probablement la transgression zancléenne (5,33 Ma), et piégée depuis lors: son rapport Br/Cl reste proche de celui de l'eau de mer originelle. Sa signature se tient donc entre les deux pôles évaporitiques, et les écarte l'un et l'autre: ni dissolution d'halite triasique en dessous, ni saumure résiduelle messinienne au-dessus. C'est cette double exclusion, permise par les traceurs de Khaska et al., 2013, qui fonde l'attribution du sel du LKU à une eau de mer normale, piégée ancienne.
Portion d'une galerie karstique entièrement noyée d'eau, formant un obstacle à la progression. Le plafond de la galerie est sous le niveau de la nappe. Fréquents dans les karsts côtiers. Dans la Clape: siphons de Fontcaude descendant au niveau marin, siphon du Rec d'Argent désamorçable en sécheresse, siphon de l'Hospitalet pompé et franchi le 1er novembre 1968 Sevcik, 1996.
Source karstique dont le griffon (orifice d'émergence) est situé sous le niveau marin. L'eau qui en sort est généralement saumâtre: l'eau douce de l'aquifère et l'eau de mer se mélangent soit directement à l'émergence, soit en profondeur dans les conduits. Le mécanisme est régi par la charge hydraulique et la différence de densité entre les deux fluides (eau douce: 1,0; eau salée: 1,025). Quand la charge hydraulique de l'aquifère est suffisamment élevée, l'eau douce repousse l'eau marine hors des conduits et se décharge en mer. Dès que cette charge décroît, par absence de recharge ou étiage, l'eau de mer pénètre naturellement dans les conduits à partir des formes karstiques submergées et se mélange à l'eau douce: la décharge devient saumâtre, avec une salinité d'autant plus forte que la charge est faible. Ce mécanisme s'applique aussi aux sources littorales à terre, dont l'eau est saumâtre par intrusion naturelle d'eau salée dans les conduits (comme la source de Fontestramar, en Roussillon, à 40 km au sud de la Clape). Ce type d'exutoire résulte des variations du niveau marin au cours du temps: abaissement messinien, remontée glacio-eustatique plio-quaternaire. Dans la Clape, les exutoires profonds du LKU fonctionnent selon ce principe: l'eau saumâtre qui remonte dans les puits côtiers est le produit de ce mélange en profondeur, pas d'une contamination de surface.
Ensemble des processus qui conduisent à la formation et à l'évolution des cavités karstiques. La spéléogenèse de la Clape s'est déroulée en plusieurs phases depuis le Crétacé: dissolution lente en régime noyé, creusement intensifié au Messinien quand le niveau de base a chuté de plusieurs centaines de mètres, comblement partiel et remplacement lors des phases transgressive. Gilles et Hermand (1995) notent pour Fontcaude que « le creusement s'est effectué et continue encore en régime noyé [...] probablement en relation avec les variations du niveau de la mer au Quaternaire ».
Exploration et étude scientifique des cavités naturelles souterraines (grottes, avens, galeries). Dans la Clape, elle atteint les cavités de l'UKU et celles ouvertes dans le calcaire barrémien dégagé sur la voûte de l'anticlinal, l'aven de l'Hospitalet descendant jusqu'au niveau marin; les niveaux profonds confinés, eux, ne sont connus que par le sondage.
Rapport isotopique utilisé comme traceur de l'origine des eaux souterraines. Le strontium est libéré par la dissolution des minéraux de la roche-réservoir; son rapport ⁸⁷Sr/⁸⁶Sr est caractéristique du type de roche et de son âge. L'eau salée de la Clape présente des valeurs comprises entre 0,7080 et 0,7089, soit au-dessus de la signature des calcaires mésozoïques locaux (0,7074, Jurassique–Crétacé inférieur) et en dessous de celle de l'eau de mer actuelle (0,7092). Cet intervalle correspond à une eau marine ayant interagi avec ces calcaires et en ayant partiellement acquis la signature. Il exclut une dissolution d'évaporites triasiques et une intrusion marine récente non modifiée. D'après Khaska et al. (2013).
Concrétionnement calcaire pendant du plafond d'une cavité karstique, formé par la précipitation de calcite à partir d'eau chargée en CO₂. Les stalactites se forment dans la zone non saturée, au-dessus du niveau de la nappe: l'eau s'évapore ou se décompresse en atteignant la cavité, libère son CO₂ et dépose la calcite. Dans les karsts côtiers comme la Clape, les galeries à stalactites se trouvent dans les parties hautes de l'UKU, loin de la zone noyée anchialine.
Selon le périmètre retenu, la surface du massif de la Clape oscille entre 88 et 150 km². Ces chiffres ne sont pas contradictoires: ils mesurent des objets différents. 88 km²: superficie de la zone de recharge de l'aquifère karstique, limitée à l'affleurement calcaire strict. Khaska et al. (2013) la définissent ainsi: «the recharge area of the La Clape aquifer is limited to the small karst outcrop of 88 km²». C'est la surface sur laquelle l'eau de pluie s'infiltre effectivement dans le karst. Les plaines alluviales, les étangs et les plaines viticoles périphériques n'y contribuent pas. C'est le chiffre retenu dans ce carnet pour tout ce qui touche au fonctionnement hydrogéologique. 92 km²: périmètre du site classé DREAL (décret au titre des sites naturels protégés, loi de 1930), qui inclut quelques franges de transition. 120 km²: périmètre des zones Natura 2000 et ZNIEFF, qui englobe le massif et ses zones humides périphériques (étangs, lidos). 150 km²: périmètre intercommunal revendiqué par la Ville de Narbonne, qui intègre les communes riveraines et les plaines viticoles. Ce carnet utilise systématiquement 88 km² quand il s'agit du fonctionnement hydrogéologique, et signale le chiffre approprié quand il s'agit du cadre réglementaire ou écologique.
Soulèvement d'une portion de croûte terrestre, sous l'effet de la compression, du rebond isostatique ou d'un mouvement du manteau. Elle relève un massif par rapport au niveau de la mer, et donc par rapport au niveau de base des cours d'eau qui le drainent.
Conséquence géomorphologique directe: plus le massif monte, plus la dénivelée disponible pour l'incision augmente. Un cours d'eau ne creuse pas parce qu'il coule plus vite, il creuse parce que l'écart entre sa source et son exutoire se creuse. C'est ce mécanisme, à l'échelle de la bordure languedocienne, que Séranne et al., 2002 rendent responsable de l'essentiel de l'entaille des vallées, bien avant la chute messinienne du niveau de base.
Méthode de démonstration des liaisons souterraines: injection d'un traceur (fluorescéine le plus souvent, inoffensive aux doses utilisées) en un point d'entrée du karst, puis surveillance des points de sortie supposés avec des capteurs ou des fluocapteurs. La détection du traceur en aval prouve la connexion et mesure le temps de transit. C'est la seule preuve admise d'une liaison entre deux cavités; la proximité ou l'alignement ne suffisent pas.
Remontée postglaciaire du niveau marin mondial entre ~12000 et ~6000 cal BP, consécutive à la fusion des calottes glaciaires de la dernière glaciation (Würm). La courbe locale établie par carottage dans la plaine narbonnaise documente la période 9500–6000 cal BP: la mer passe d'au moins −19,7 m NGF à environ −3 m NGF, avec un fort ralentissement après 7 500 cal BP (Salel et al., 2020). La mer poursuit ensuite une montée lente vers son niveau actuel sans le dépasser. Le Flandrien fait de la Clape une île et met en eau marine le karst côtier; il ne charge pas le réservoir profond, dont l'eau salée est bien plus ancienne (équilibre séculaire du ³⁶Cl). Le comblement progressif des rias ferme les connexions entre la mer et le karst côtier (Anthony et al., 2014).
Déversement de l'océan Atlantique dans la mer Méditerranée, il y a 5,33 millions d'années suite à l'ouverture du détroit de Gibraltar.
Faciès calcaire du Crétacé inférieur (Barrémien-Aptien) caractérisé par des calcaires blancs massifs à rudistes, récifaux ou péri-récifaux. L'urgonien constitue les grandes falaises et plateaux calcaires du Midi méditerranéen, notamment la Clape, les Alpilles, le Vaucluse. C'est la roche principale de l'UKU et du LKU.
Partie d'un karst située sous le niveau de la nappe, où tous les vides (conduits, fissures, cavités) sont remplis d'eau en permanence. S'oppose à la zone vadose, au-dessus de la nappe, où l'eau ne fait que transiter par gravité. Le plan d'eau de l'Œil Doux est la surface de la zone noyée de l'aquifère superficiel, exposée par effondrement du toit rocheux.
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