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Turris comitis Petri | Un jalon du pouvoir dans l'île del Lec médiévale

Carnet d’histoire et de mémoire du massif de la Clape

La tour du Comte Pierre: Enquête sur une borne juridique (XIIe-XIIIe siècles)


Explorations et photographies
de Ma Clape

Un hommage particulier est adressé à Rodrigue Treton, docteur en histoire médiévale, pour la lecture experte du texte latin de 1221 et la clarté de l’éclairage qu’il a su en dégager.

Introduction au carnet

Novembre 1221
Le Languedoc émerge à peine du chaos de la croisade contre les Albigeois. Dans ce contexte de reconstruction fragile, le vicomte de Narbonne, Aymeric III, signe un acte décisif pour l'avenir de la ville: il reconnaît officiellement les droits des Consuls sur le territoire de l'île del Lec.
Au cœur de ce parchemin fondateur figure un repère topographique mystérieux: la Turris comitis Petri (Tour du Comte Pierre).

L’historiographie relative au consulat de Narbonne s’est principalement attachée aux dimensions institutionnelles, juridiques et économiques de ces espaces. En revanche, le rôle des repères monumentaux ou paysagers (voir le carnet 1345 | Itinérances imaginées du Massif de la Clape disponible sur ce site) dans l’organisation juridique de milieux marqués par une forte instabilité environnementale demeure peu exploré.

Dans ce contexte historiographique, la tour dite du Comte Pierre n’apparaît jusqu’à présent qu’à travers des mentions ponctuelles et indirectes dans les études portant sur la Narbonnaise médiévale et le consulat de Narbonne. Aucune recherche n’a encore proposé une lecture croisée des sources diplomatiques, du contexte juridique et des données issues de la reconstitution paléogéographique de l’île del Lec. Le présent article vise à combler cette lacune.


Ce carnet prend pour point de départ cette occurrence singulière, extraite d’un acte narbonnais daté du 30 novembre 1221, par lequel le vicomte reconnaît aux consuls de Narbonne des droits d’usage sur le territoire de l’île del Lec.
La Turris comitis Petri y figure comme le premier repère d’un bornage juridique, sans qu’aucune description de l’édifice ne soit donnée, ni que son origine ne soit explicitée.

Comprendre ce monument disparu suppose donc de croiser plusieurs niveaux d’analyse: l’étude diplomatique et juridique de l’acte, l’identification du personnage auquel la tour est attribuée, la reconstitution du paysage médiéval dans lequel elle s’inscrit, ainsi que l’évolution toponymique de son nom à travers les siècles. C’est par la convergence de ces approches que l’enquête entend restituer la place et la fonction de la Turris comitis Petri dans l’organisation territoriale du Narbonnais médiéval.


Pour mener cette investigation, le carnet s’articule en six étapes, allant de l’analyse de la source fondatrice à la localisation probable de la tour sur le terrain, en passant par l’étude des pratiques juridiques, des rapports de pouvoir et de la mémoire des lieux.

La pierre angulaire documentaire: L’acte de 1221

L'enquête débute par l'analyse d'un acte clé daté du 2 des calendes de décembre (30 novembre) 1221, issu des archives de Narbonne. Dans cet acte, le vicomte Aymeric III ne concède pas de nouveaux droits, mais reconnaît aux consuls de la cité de Narbonne des droits d'usage anciens (pâturage, bois).
Pour définir la zone concernée, l'acte utilise une série de repères, dont le tout premier est “a loco vocato Turris comitis Petri(…)” (commençant au lieu-dit la Tour du Comte Pierre). Cette mention confère à l’édifice une fonction de borne juridique fondamentale, ancrant un droit dans un repère physique stable au sein d'un paysage littoral changeant.


L'expertise matérielle (paléographique)

Le document présenté issu des Archives Communales de Narbonne est une expédition basée sur la minute notariale de 1221 et effectuée dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Déchiffrer l'acte passe par l'analyse de l'écriture du scribe, la façon dont il écrit les lettres, les abréviations qu'il utilise.


Analyse de l'écriture et des abréviations majeures du scribe

Avant d'aborder le contenu de l'acte, une analyse minutieuse de la forme est nécessaire. L’examen du ductus (la manière dont les lettres sont tracées) et des abréviations n’est pas qu’une simple étape technique. En identifiant une cursive gothique notariale typique du XIIIe siècle, nous confirmons que cet acte n'est pas une falsification postérieure, mais un témoignage authentique de la pratique diplomatique narbonnaise. Elle garantit la fiabilité de la lecture et évite les contresens sur des termes abréviés.
Classification L'écriture est un exemple très maîtrisé de cursive gothique notariale du XIIIe siècle (Littera Cursiva connue sous le nom de Gothic Cursiva). Ses caractéristiques sont typiques des écritures développées au sein des chancelleries et des études notariales pour répondre à un besoin croissant de production rapide et efficace de documents juridiques et administratifs.
Ductus et caractéristiques générales Le ductus, c'est-à-dire le mouvement de la main du scribe, est fluide, rapide et lié, avec de nombreuses ligatures entre les lettres. L'impression générale est celle d'une main experte et professionnelle, qui trouve un équilibre entre la vitesse d'exécution et la lisibilité. L'utilisation d'abréviations est limitée.
Formes de lettres caractéristiques:
d Le 'd', avec sa haste courbée vers la gauche, est utilisé de manière systématique.

ducendi
c Le 'c' se présente sous la forme d'un crochet plus ou moins courbé Γ sans sa partie inférieure.
Couplé avec un o comme dans loco ou vicecomes ligne 2, il prend la forme d'un 8 allongé (ou ∞).
vicecomes
vicecomes
r Le 'r' se présente sous la forme d'un '2' (ou z) (par exemple, dans Narbone, ligne 1).
narbone
narbone
u La lettre u, en première lettre, se présente sous la forme d'un b dont la haste est souvent surmontée d'une boucle ou d'un crochet distinctif, comme dans universi (ligne 1) ou courbée vers la gauche comme dans usque. Dans ce cas, il n'y a pas de distinction avec le v comme pour videlicet.

Universi
s La lettre 's' se présente sous plusieurs formes: le 's' long en début et milieu de mot, et le 's' final qui s'apparente à un B ou 8.
s
s final
Signe Graphique Signification Type Exemples dans le texte
p surmonté / tildé pre Signe Spécial p[rese]ntes (présents), p[re]dictis (susdits)
pre
p[rese]ntes
p à queue courbe formant un o pro Signe Spécial p[ro]priam (propre)
p[ro]
p[ro]priam
q tildé / q suivi d'une forme de 3 -que Signe Spécial Usq[ue] (Jusque), quibuscumq[ue] (quiconque)

...mque
Signe '9' ou 'z' -us / -bus Signe Spécial consulib[us], possessionib[us], recognoscim[us]

recognoscim[us]
Trait horizontal m ou n Suspension nasale pena[m], etia[m], bannu[m]

bannu[m]
Contraction: Il s'agit d'une abréviation où l'on a supprimé des lettres au milieu du mot tout en conservant les lettres initiales et la terminaison (finale) du mot
Dñs / Dñi Dominus / Domini Contraction D[omi]nus, d[omi]no

domino
Nros / Vros Nostros / Vestros Contraction n[ost]ro[s], v[est]ro[s]
Dce / Dci Dicte / Dicti Contraction d[ic]te (ladite - très fréquent)
Gra Gratia Contraction dei gra[tia]

dei gra[tia]
Ipm Ipsum Contraction ip[su]m (celui-ci/le même)
Tpa Tempora Contraction t[em]p[or]a (temps/époque)
Lettre + signe coupe Mot tronqué Suspension kal[enda]s, not[arii], Reg[is]

kal[enda]s
Lettre isolée (Sigle) Prénom (Sigle) Suspension B. (Bernardo), R. (Raymundo), P. (Petrus)

B[ernado]

Ceci étant établi, nous proposons ci-dessous l'édition critique du document: une transcription latine accompagnée d'une traduction littérale.

Transcription diplomatique & traduction de l'acte


Ligne Texte Latin (Restitué) & Traduction
1 In Nomine domini Noverint Universi p[re]sentes pariter et futuri Q[uod] Nos Aymericus Au nom du Seigneur, que tous sachent, présents comme futurs, Que Nous, Aymericus
2 dei gratia Vicecomes et Dominus Narbone per nos et omnes successores nostros Confitemur et in veri- par la grâce de Dieu Vicomte et Seigneur de Narbonne, par nous et tous nos successeurs, Avouons et en véri-
3 -tate Recognoscimus vobis Guillermo Amalrici Bertrando de Bosco Bernardo Trenquerii Berengario Gau- -té Reconnaissons à vous Guillaume Amalric, Bertrand du Bois, Bernard Trenquier, Bérenger Gau-
4 -celmi Sicardo Ademari consulibus civitatis Narbone. Vos et v[est]ros Antecessores esse et -celm, Sicard Adémar, consuls de la cité de Narbonne. Que vous et vos Prédécesseurs êtes et
5 semper fuisse in possessione seu quasi banderandi et bannum sive penas a quibuscumq[ue] avez toujours été en possession ou quasi-[possession] du droit de banderage et de lever le ban ou la peine sur quiconque
6 bannum committentibus levandi, ligna colligendi et explectandi, bestiarum depascendi appel- commettant [une infraction au] ban, de recueillir et d'exploiter le bois, de faire paître les bêtes, d'appe-
7 -landi et ad aquam ducendi et bestiarum alienum excepto n[ost]ro d[ic]te civitatis Jure n[ost]ro de- -ler [les troupeaux] et de les mener à l'abreuvage, et [d'exclure] les bêtes d'autrui, excepté dans le terme de ladite cité, [selon] notre Droit
8 pasci prohibere terras eremas nemores que modo sunt vel esse poterunt ad accapitum d'interdire le pâturage sur les terres en friche, les bois qui sont actuellement ou pourront être donnés à bail (accapite)
9 dare seu concedere et ad culturam reducere sive consulatus d[ic]te civitatis in locis et per omnia ou concédés et remis en culture, ou [relevant] du consulat de ladite cité, dans les lieux et par tous
10 loca insule de Lico videlicet a loco vocato Turris comitis petri Usque ad locum seu stagnum quod dividit les lieux de l'île del Lec, à savoir du lieu appelé Tour du comte Pierre jusqu'au lieu ou étang qui divise
11 Corbariam inquantum ad nos et n[ost]ram Juridictionem merum et mixtum Imperium pertinet et Corbières [pour autant que ces lieux relèvent ou puissent relever de nous et de notre juridiction de mère et mixte Imperium, et
12 pertinere possunt et debent quolibet titulo Jure modo seu etiam ratione. Item Recognoscimus peuvent et doivent appartenir à quelque titre, Droit, mode ou même raison que ce soit. De même, Nous reconnaissons
13 vobis predictis consulibus dicte civitatis. Vos et vestro Antecessores semper esse et fuisse in possessio[n]e à vous susdits consuls de ladite cité. Que vous et vos prédécesseurs avez toujours été et êtes en possession
14 et usu long[ev]o banderandi et bannum levandi a quibuscumque bannum comittentibus in terminis territoriis et usage immémorial du droit de banderage et de lever le ban sur quiconque commettant [une infraction au] ban dans les termes, territoires
15 sive terminalibus a loco vocato vadum Rabiosum usq[ue] ad locum vocatum Gola daude et deinde usque ou limites, du lieu appelé Gua Rabious jusqu'au lieu appelé Goule de l'Aude et de là jusqu'
16 ad stagnum de Petrociis excepto termino de Perdipas et exceptis terminis castrorum de Cuxaco et de à l'étang de Peyriès, excepté le terme de Gazagnepas et exceptés les termes des châteaux de Cuxac et de
17 Corciano sicut hodie bodulati sunt et divisi ac hactenus usq[ue] ad hec t[em]p[or]a in p[re]dictis terminis usitati Coursan, tels qu'ils sont aujourd'hui bornés et divisés et [tels que] jusqu'à ce temps, dans les susdits termes, ils ont été usités
18 fuit. Quequidem omnia et singula, sicut hodie per nos vobis recognita sunt et confessiata, confitemur [et le] furent. Lesquelles choses toutes et singulières, telles qu'aujourd'hui par nous elles vous sont Reconnues, et par aveu nous confirmons
19 nos Aymericus predictus vos dictos consules predicte civitatis et antecessores vestros habuisse et vobis [que] Nous, Aymericus susdit, [reconnaissons que] vous, dits consuls de la susdite cité, et vos prédécesseurs, avez eu et [qu'à] vous
20 concessa fuisse per dominam Ermeniardim olim vicecomitissam Narbone, et laudata fuisse per dominum R. Dei furent concédées par dame Ermengarde, jadis vicomtesse de Narbonne, et furent approuvées par le seigneur R[aymond V], par la
21 gracia comitem Tholosanum ducem Narbone et marchionem Provincie ratione juridictionis sui ducatus quam grâce de dieu comte toulousain, duc de Narbonne et marquis de Provence. en raison de la juridiction de son duché
22 habet in Narbona et in consulatibus predicte civitatis et burgi Narbone. Et si aliquid juris nobis predicto [il] tient dans Narbonne et dans les consulats de ladite cité et bourg de Narbonne. Si quelque Droit à nous, susdit
23 vicecomiti Narbone nunc competit vel competere poterit in predictis locis specificatis totum illum jus vicomte de Narbonne, ou compétent ou pourrait être compétent dans les susdits lieux, spécialement les termes, ce Droit
24 vobis predictis consulibus dicte civitatis et successoribus vestris donatione inter vivos vobis donamus ; à vous, susdits consuls de ladite cité et à vos successeurs, nous donnons. Purement et Intégralement nous vous donnons,
25 renunciantes ex pacto et expresse legi illi que dicit donationem ex causa ingratitudinis fore revo- enonçant expressément et par pacte à la loi qui permet de révoquer une donation pour cause d’ingratitude,
26 -candam, et alteri legi que dicit donationem excedentem summam quingentorum aureorum revocari ainsi qu’à celle qui autorise la révocation d’une donation excédant la somme de cinq cents pièces d'or.
27 posse, et amodo liceat vobis predictis consulibus dicte civitatis et vestris successoribus in omnibus predictis Désormais, qu’il vous soit permis, à vous consuls susdits et à vos successeurs, dans toutes les
28 possessionibus territoriis, terminalibus, nemoribus et eremibus per nos superius specificatis recogni- possessions, territoires, limites, bois et friches par nous ci-dessus spécifiés, nous reconnais-
29 -tis ac etiam designatis bandejare et penas occasione banni levare a comittentibus bannum in predictis -sons et aussi désignons [le droit de] banderage et de lever les peines à l'occasion du ban sur ceux commettant [infraction au] ban dans les susdits
30 locis, nec non et bestiarum inmitere et ad aquam ducere seu appellare, et alienum bestiarium expel- lieux. Et de même [le droit] d'y mettre les bêtes et de les mener à l'abreuvage ou de les appeler, et d'expulser les bêtes d'autrui
31 -lere jure vestro, et terras ad accapitum dare et concedere prout vestre placuerit voluntati ut de vestris sans votre [accord], et de donner et concéder les terres à bail (accapite) comme il plaira à ladite volonté, comme de biens
32 propriis terminis, territoriis et nemoribus et tamquam veri domini possessores in rem propriam suam. propres, termes, territoires et bois, et en tant que vrais seigneurs possesseurs en leur propre chose.
33 Et quod ita teneamus et in nullo contra veniamus vobis promittimus bona fide, dantes vobis cirothec- Et que nous maintiendrons cela et n’y contreviendrons en rien, nous vous le promettons de bonne foi, en vous remettant nos gants
Au Moyen Âge, le gant revêt une forte valeur symbolique: il accompagne la transmission d’un titre, d’un héritage, d’un don ou d’un acte solennel. Objet de confiance entre l’auteur et le destinataire, il fait aussi office de signe d’authentification du document transmis. (R. Treton)
34 as nostras in signum tradite possessionis. Acta fuerunt hec in castro de Perinhano, anno Domini en signe de tradition de possession. Ces choses furent actées au château de Pérignan, l'An du Seigneur
35 M+ CC XX° primo, pridie kalendas decembris in presentia et testimonio Berengarii de Bothenaco et Arnaldi 1221, la veille des calendes de décembre, en présence et témoignage de Bérenger de Boutenac et Arnaud
36 de Lacu militum & B. V[i]naudi, Johannis Belaronis, cultorum, et Petri Raymundi de Bitterris, paratoris, et Guillermi du Lac chevaliers, & Bernard Mandi, Jean Belazoni agriculteurs, et Pierre Raymond de Béziers pareur, et Guillaume
37 de Pauliniano, notarii publici Narbone domini Aymerici, qui notam hujus instrumenti recepit. Sed quia mor- de Paulignan, notaire public de Narbonne du seigneur Aymeric, qui a reçu la note de cet instrument. Et parce que, la mort
38 -te preventus ipsum non potuit conficere instrumentum, ego Raymundus de Mociano clericus vice et mandato le prévenant, il ne put confectionner l'instrument, Moi Raymond de Moussan, clerc, par délégation et mandat de
39 Petri Ysarni habentis potestatem et auctoritatem a curia Narbone nobilis viri domini Amalrici Dei gratia de Pierre Ysarn, ayant pouvoir et autorité de la cour de Narbonne du noble homme seigneur Amalric, par la grâce de Dieu
40 vicecomitis Narbone et a domino judice ejusdem conficiendi publica instrumenta de notis non cancellatis scripsi vicomte de Narbonne, et par son juge, pour rédiger des instruments publics à partir de notes non annulées, j’ai écrit
41 anno Domini M° CC sexagesimoseptimo, domino Philippo rege regnante ydus aprilis, et ego idem Pe- l’an du Seigneur 1267, sous le règne du roi Philippe, aux ides d’avril ; et moi, ledit Pierre
Erreur du scribe qui a recopié l'acte: En 1267, le roi de France est Louis IX et non pas Philippe III, le vicomte de Narbonne est bien Almaric Ier
42 trus Ysarni subscribo. Ysarn ai souscrit.
→ Transcription latine complète & traduction en français

Le Scribe vs Le Notaire

(Lignes 38-42)

La fin du document opère une distinction diplomatique essentielle dans la validation de l’acte. Deux acteurs y interviennent selon des fonctions strictement différenciées: le scribe, chargé de la rédaction matérielle, et le notaire, détenteur de l’autorité juridique.

  • Aux lignes 38 à 40, Raymond de Moussan se désigne explicitement comme celui qui a tenu la plume: « Ego Raymundus de Mociano […] scripsi ». Il agit par mandat, sur la base des notes prises en 1221 conficiendi publica instrumenta de notis non cancellatis par le notaire Guillaume de Paulignan, décédé avant d’avoir pu établir l’expédition officielle de l’acte. Son rôle est technique: il restitue un texte à partir d’une minute antérieure, sans engager sa propre autorité juridique.
  • La validation de l’acte relève en revanche de Pierre Ysarn, notaire de la cour vicomtale de Narbonne. À la ligne 42, il appose sa souscription: « ego idem Petrus Ysarn[i] subscribo ». Par cet acte, il certifie que le document rédigé par Raymond de Moussan est conforme aux notes conservées et qu’il peut être reconnu comme un instrument authentique. La souscription notariale transforme ainsi une restitution matérielle en un titre juridiquement opposable.
Cette articulation entre scripsi et subscribo est déterminante. Elle inscrit le document dans une chaîne de transmission maîtrisée, où la fidélité au texte de 1221 est garantie par l’engagement de la responsabilité notariale en 1267. L’acte ne constitue donc pas une création tardive, mais la formalisation solennelle d’un droit ancien, rendue nécessaire par le nouveau contexte administratif et politique de la fin du XIIIe siècle.

L'objet juridique: Nature et portée de la declaratio et recognitio

Cette expédition du XIIIe siècle (écriture de 1267) restitue un acte fondateur rédigé en 1221 par lequel le Vicomte de Narbonne accepte de partager sa souveraineté judiciaire et économique sur les territoires de l'île del Lec avec les Consuls. Il ne leur donne pas ces terres, il reconnaît qu'ils en sont les administrateurs légitimes depuis toujours, faisant de la ville une seigneurie collective capable de gérer son propre territoire.


Analyse diplomatique et historique de l'acte de 1221/1267

1221: La minute

Le Vicomte Aymeric III passe l'acte au château de Pérignan. Le notaire Guillaume de Paulignan prend les notes rapides (la minute) dans son registre, mais décède avant d'avoir pu rédiger le parchemin officiel propre (la grosse ou l'expédition).

1267: L'Expédition

46 ans plus tard, on procède enfin à la rédaction officielle de l'acte pour confirmer les droits.


La qualification juridique: De la coutume au titre inaliénable

La première caractéristique fondamentale de cet acte réside dans sa nature juridique: il ne s'agit pas d'une donation, mais d'une reconnaissance (recognitio) .

  • L'aveu de droits préexistants: En utilisant la formule « Confitemur et in veritate Recognoscimus » (Nous avouons et reconnaissons en vérité), le vicomte Aymeric III n'octroie pas de nouveaux privilèges ex nihilo. Il valide une situation de fait. Il précise d'ailleurs que les consuls sont et ont « toujours été » (semper fuisse) en possession de ces droits.
  • La consolidation du droit: Cette manœuvre transforme des usages oraux et coutumiers en un titre écrit et inaliénable. En "avouant" que ces droits existent de tout temps, le vicomte s'interdit juridiquement, à lui-même et à ses successeurs, toute possibilité de contestation future.
  • La validation diplomatique (1221-1267): La force probante de l’acte repose sur la chaîne de transmission 1221–1267, dont les mécanismes diplomatiques ont été établis plus haut.

L'objet de la concession: Le partage de la souveraineté

Sur le fond, l'acte organise un véritable transfert de compétences de la seigneurie vers le consulat.

  • Le pouvoir de police rurale (Banderage): L'objet central de la concession est le droit de banderage (possessio banderandi) . Il confère aux consuls le pouvoir de proclamer le "ban" (mise en défense des récoltes ou des terres) et, surtout, de bannum levandi: percevoir les amendes sur les contrevenants. C'est un transfert du pouvoir de police et de justice économique.
  • La maîtrise des ressources: Ce pouvoir juridique s'accompagne de droits d'usage vitaux sur les terres incultes (terras eremas): le droit de faire paître les troupeaux communaux (bestiarum depascendi) et le droit de couper et d'exploiter le bois (ligna colligendi et explectandi).
  • La notion d'Imperium: Le vicomte prend soin de définir les limites de ce transfert par la clause du « merum et mixtum imperium ». S'il conserve le Merum Imperium (la Haute Justice ou droit de glaive), attribut régalien et le Mixtum Imperium (la Basse Justice) il délègue néanmoins aux consuls la gestion administrative (le droit de ban). La ville devient ainsi une seigneurie collective gestionnaire de son territoire sous l'autorité éminente du vicomte.

L'assise territoriale: Une géographie politique

Pour que ce droit s'applique, il doit être territorialisé. L'acte définit l'espace de souveraineté de la ville par un bornage précis.

  • L'Insula de Lico (Île du Lec, la Clape).
  • Depuis la Turris comitis Petri (Tour du Comte Pierre)

    insule de Lico videlicet a loco vocato turris comitis Petri (ligne 10)
  • jusqu'à l'étang qui divise les Corbières
  • jusqu'au Gua Rabios et la Gola d'Aude et de là jusqu'à l'étang de Peyriès

Identification et interprétation des limites

La localisation des lieux suppose de prendre en considération les marqueurs implicites propres à l’époque considérée, dont la principale difficulté tient à leur caractère lacunaire, voire à leur complète absence. Cette situation impose nécessairement le recours à des hypothèses interprétatives.

Stagnum quod dividit Corbariam: l'étang qui divise les Corbières

L’étang qui marquait la séparation des Corbières correspond aux vestiges de l’ancien Lacus Rubresus, dont l’extension atteignait autrefois des latitudes plus septentrionales et qui constitue l’ancêtre direct de l’actuel ensemble lagunaire de Bages-Sigean. Il dessinait alors, du côté occidental de la Clape, une frontière naturelle nettement affirmée.

Vadum Rabiosum: Gua Rabios

Un document de 1329 localise le lieu-dit Gua Rabios à proximité immédiate du castrum de Sallèles, a capite loci vocati Ga Rabios, juxta castrum de Sallela (AA. 99, 1er thalamus, f° 170).

En 1624, les sources identifient plus précisément ce site comme l’emplacement où se trouve alors construite l’écluse ou paissière de Sallèles.

Un acte de 1688 désigne sous le nom de terroir de Pontserme, au sud de l’étang de Capestang, un territoire délimité par Gua Rabios, la Goule d’Aude et l’étang de Peiriés, en indiquant expressément que le terroir de l’étang salin y est compris.


Gola daude: Goule d'Aude

La Goule de l’Aude apparaît, dans les sources médiévales, comme une appellation générique désignant l’embouchure du fleuve au sein du complexe lagunaire, sans correspondre à un lieu précis ni à une configuration stable dans le temps. Le débouché de l’Aude a en effet connu de nombreux déplacements: depuis le secteur du Castélou, où les ingénieurs romains tentèrent d’en fixer le cours, jusqu’à la projection du fleuve vers la ria de Vendres sous l’effet des processus d’alluvionnement, en passant par divers exutoires intermédiaires, notamment au nord de l’île de Sainte-Lucie et par le tracé du « canal des Romains », appellation impropre puisqu’il ne s’agit nullement d’un ouvrage antique.

Le canal de la Robine correspond à l’aménagement progressif de cette branche méridionale de l’Aude, amorcé, dans ses grandes lignes, à partir des XIVe-XVe siècles, peut-être plus précocement encore, mais en l’absence de sources directes, cette hypothèse demeure prudente.

L’interprétation à retenir de la dénomination mentionnée dans l’acte de 1221 est celle de la confirmation de l’existence d’un bras de l’Aude se déversant dans la partie septentrionale du système lagunaire bien avant le déplacement définitif de son cours, intervenu dans la première moitié du XIVe siècle. Les archives sédimentaires montrent que ce déversement est déjà pleinement actif dès la fin du XIe ou au cours du XIIe siècle apr. J.-C. (voir le chapitre sur la paléogéographie de l’île del Lec plus loin )


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Les zones d’étangs sont portées sur le document comme repères spatiaux. Leur délimitation reste approximative et ne prétend pas restituer fidèlement l’aspect réel de ces paysages humides à cette époque.

  • L'ancrage par la pierre: Dans cet environnement lagunaire instable, la Turris comitis Petri sert de point de référence au bornage défini en 1221, conformément à la fonction juridique établie par l’acte.

  • La délimitation par exclusion: Le territoire consulaire est défini en creux. L'acte exclut explicitement les terroirs voisins: excepto territorio de Perdipas (domaine de l'Archevêque) et exceptis terminis... de Cuxaco et de Corciano (seigneuries féodales). Cette précision trace des frontières politiques nettes: l'autorité des consuls s'arrête là où commence celle des autres puissances féodales.

La portée politique

La rédaction et la confirmation de cet acte répondent à deux contextes politiques distincts, marqués par la nécessité de stabiliser les pouvoirs locaux face aux crises successives.

1221 | L'alliance interne: La stabilisation post-croisade

Au lendemain de la Croisade contre les Albigeois, le vicomte Aymeric III doit consolider son autorité dans un contexte de reconstruction fragile.

  • Mort de Simon de Montfort (1218): La disparition du chef de la croisade réduit la pression militaire mais laisse le pouvoir vicomtal affaibli.
  • La « Conjuration de l'Amistance » (1219): Face à l'organisation des consuls en une ligue politique puissante, le vicomte est contraint de composer avec l'élite urbaine.
  • La rivalité avec l'Archevêque: Pour contrer les ambitions d'Arnaud-Amalric qui revendique le duché de Narbonne, le vicomte s'assure, par cet acte, la fidélité politique du Consulat.

1267 | La défense externe: La consolidation administrative

Le renouvellement de l'acte répond à une logique de défense juridique face à l'intégration du Languedoc au domaine royal.

  • Annexion au domaine royal (1271): Le rattachement du comté de Toulouse à la Couronne place Narbonne sous l'autorité directe de l'administration royale.
  • Exigence de preuves écrites: Les officiers royaux (sénéchaux et baillis) remettent en cause les franchises fondées sur la seule oralité.
  • Sécurisation des droits: Les consuls procèdent à l'expédition solennelle de l'acte de 1221 pour opposer une preuve d'antériorité incontestable aux tentatives d'empiètement du pouvoir central.

Chronologie et chaîne de transmission des actes


Archives Communales de Narbonne
Synthèse des Actes mentionnant la tour du comte Pierre comme borne
du XIIIe au XVIIe siècle

L’acte de 1221 n’épuise pas, à lui seul, la portée juridique de la Turris comitis Petri. Bien au contraire, il inaugure une longue chaîne de transmissions documentaires au sein de laquelle ce repère topographique conserve, sans discontinuité, sa fonction de borne juridique. De la minute notariale du début du XIIIe siècle jusqu’aux dénombrements et vérifications royales de la fin du XVIIe siècle, la Tour du Comte Pierre demeure un point d’ancrage stable du droit, constamment réactivé par l’écrit.

Cette permanence ne saurait être comprise comme un simple effet de tradition toponymique. Elle résulte d’un mécanisme juridique précis: la nécessité, pour la communauté narbonnaise, de produire, renouveler et authentifier les titres fondant ses droits face aux mutations politiques, administratives et institutionnelles.
Chaque copie ou vidimus réactive, dans un nouveau contexte politique, la validité du bornage initial dont la Tour constitue le point de départ.

Ainsi, entre 1221 et la fin du XVIIe siècle, la Turris comitis Petri traverse plus de quatre siècles de pratiques documentaires sans jamais perdre sa fonction. Elle est citée dans les confirmations consulaires, mobilisée dans les litiges territoriaux, intégrée aux procédures de contrôle royal et, enfin, inscrite dans les dénombrements et papiers terriers comme limite reconnue de la juridiction narbonnaise.

Le tableau suivant synthétise la chaîne de transmission des actes, depuis la reconnaissance vicomtale de 1221 jusqu’aux validations royales de l’époque moderne, et met en évidence la continuité du rôle juridique de la Tour du Comte Pierre.

Date Référence Acte
Minute, expédition & Vidimus
1221
Minute perdue Le Vicomte Aymeric III passe l'acte au château de Pérignan. Le notaire Guillaume de Paulignan prend les notes rapides (la minute) dans son registre, mais décède avant d'avoir pu rédiger le parchemin officiel propre (la grosse ou l'expédition).
1267
AA101 2e Thalamus f°117 Expédition en 1267 de l'acte de 1221 relatif à la déclaration du vicomte Aymeric, par laquelle il reconnaît que les consuls de la Cité ont toujours été et sont en possession et jouissance des droits de ban, de lignerage, de dépaissance et d'abreuvage des troupeaux dans le territoire de l'île del Lec.
1323
DD 1044 Vidimus de l'acte de 1267 certifié en 1323, par Rostan Peyrier (Rostagnus Payrerii), coseigneur de Bagnoles, juge mage et lieutenant du sénéchal de Carcassonne, représentant l'autorité directe du Roi de France (Charles IV) dans la région. Il intervient dans cette certification certainement à la demande des Consuls de Narbonne face à des tentatives de remise en cause de la part soit du Vicomte, soit de l'Archevêque.
En apposant un sceau royal sur cette copie, Rostan Peyrier transforme un accord local en une loi protégée par le Roi de France.
1344
AA99 1er Thalamus f1 Vidimus donné en 1344 par les notaires royaux Bernard, Michel Estève et Jean Sabatier, sous le règne de Philippe VI, de l'acte de 1267.
subscriptum manu magistri Petri Ysarni notarii
Le scribe de la copie de 1344 est identifié comme Raymundus Badelli (Raymond Badell), cité comme témoin et citoyen de Narbonne et agissant par mandat de Bernard Garton
Hoc est translatum seu transcriptum quod ego Raymundus Badelli civis narbone

Ego vero Bernardus Gartonis notarius Regis publicus [ducebat] in premissorum testimonium hic me subscribo et signo. Anno Domini Millesimo Trecentesimo Quadragesimo Quarto, die sextadecima Aprilis.
Ego vero Michael Stephani publicus narbone domini nostri francorum regis notarius in premissorum testimonium hic me subscripsi et signum meum consuetum hic appono.
Ego vero Johannes Sabaterii de narbona publicus domini nostri francorum regis notarius hic me subscripsi et signum meum consuetum appono.

La Revalidation (1344): Les souscriptions finales de Bernard Garton et Michel Estève (notaires royaux) prouvent que le document a été réauthentifié 67 ans plus tard pour servir de preuve devant la justice royale.

Litiges
1345
AA99 1er Thalamus f°331 Litige: Opposition faite par les consuls de Narbonne à la plantation de fourches et hastes, à laquelle procédait Raynaud Rocel en qualité de commissaire du viguier de Béziers pour diviser le territoire de l'île del Lec entre les habitants de Narbonne, ceux de la seigneurie de Gruissan, et l'archevêque à qui appartenait cette seigneurie.


Les consuls fondent leur opposition sur l’argument selon lequel les habitants de Narbonne ont de tout temps été en possession du territoire del Lec, conformément aux droits qu'ils tiennent du Roi.

(…) et ad loco dicto et a loco dicto Turris comitis Petri usque ad stagnum Narbonense, quod dividit Corbariam, et hoc a tantis annis et ultra temporibus, quod de contrario hominum memoria non existit ; pro quibus et aliis eorum iuribus, possessionibus et saisinis, ratione Consulatus et universitatis Narbonensis, quem consulatum una cum suis iuribus, franchisiis universis tenent a domino nostro Rege, sunt sub eius speciali salvaguardia dicti Consules (…)

(…) Et depuis le lieu appelé Tour du comte Pierre jusqu’à l’étang de Narbonne, qui sépare la Corbière, et cela depuis tant d’années et depuis des temps si anciens qu’il n’existe aucune mémoire humaine du contraire (quod de contrario hominum memoria non existit) ; pour ces droits, ainsi que pour leurs autres droits, possessions et saisines, en raison du Consulat et de la communauté de Narbonne, consulat qu’ils tiennent de notre seigneur le Roi avec l’ensemble de ses droits et franchises, lesdits consuls sont placés sous sa sauvegarde spéciale (…)


1377
AA99 1er Thalamus f°379 Litige: Transaction entre le damoiseau Pierre du Rivage, Richard Cornelhan, Jean Pelat, Jean Jordan, Raymond Bérenger, Pierre Bages, Raymond Sabate et Guillaume Catala, consuls de Narbonne, d'une part, et les consuls de Pérignan, d'autre part, sur leurs prétentions respectives aux droits de banderage, de dépaissance et abreuvage des troupeaux sur quelques portions de l'île del Lec.
Bernard Mothon a rédigé cette copie officielle (la "grosse") en se basant sur les notes prises initialement par un autre notaire, Antoine de Narbonne

Et ego idem Bernardus Mothone not[arius] mensionem hic me subscripsi, signavi meo consueto signo in testimonium omnium premissorum.

L'acte de 1267 est recopié au début du f°381v

Dénombrement
1687
AA117 Cartulaire E f°112v Dénombrement: En 1687, les responsables de la ville de Narbonne ont dressé une liste officielle de tous les biens et droits appartenant à la communauté des habitants (terrains, revenus, privilèges, etc.). Cette liste a été transmise au pouvoir royal, puis vérifiée par des représentants du roi chargés d’établir un registre foncier officiel appelé papier terrier. Après cette vérification, le roi a validé cette liste par des actes officiels, appelés lettres d’amortissement. Ces documents garantissaient à la ville qu’elle conserverait la propriété et la jouissance de l’ensemble des biens et droits recensés, qu’ils aient été possédés avant 1639 ou acquis depuis cette date.

La seigneurie haute, moyenne et basse et juridiction directe de l'isle dellec, appellée la Clape, limitée depuis la tour du comte Pierre jusques à l'estang qui divise la Corbière, ensemble le fief de Prat-du-Raix (Pratum judaicum en 1163, Cuxac), et droit des herbages dans le terroir de Pontserme limité depuis le Ga Rabious jusques à Goule d'Aude, et de là jusques à l'étang de Peiriés; dans lesquelles limites est encore enclavé le terroir de l'estang Salin, suivant la concession faite auxdits consuls de Narbonne par Ermengarde, vicomtesse de ladite ville, confirmée par Raymond, comte de Thoulouze, duc de Narbonne et marquis de Provence,,ainsy qu'il est amplement porté par l'acte d'aveu et déclaration faite auxdits consuls par Aymeric, vicomte dudit Narbonne, en l'an 1221, et de tous les droits en dépendans, comme appert de l'extrait dudit acte et du susdit dénombrement jugé par ledit sieur commissaire député par S. M., cy dessus énoncé. AA117 F°114r
En 1749, elle est indiquée appartenant au duc de Fleury

L'acte de 1221 nous donne donc le quoi (une borne juridique ) et le où (un point de départ sur l'île). Mais il soulève la question centrale: qui était cet énigmatique Comte Pierre pour qu'une tour porte son nom?

Enquête prosopographique: Sur la trace du Comte Pierre

Le toponyme même de la Turris comitis Petri pose un problème d’identification historique. La mention d’un « comte Pierre » implique l’existence d’un personnage doté à la fois du titre comtal et d’une autorité territoriale suffisante pour laisser son nom attaché durablement au paysage.

Une note d'archiviste pointant vers un acte de 1126 entretient un trouble: un comte Pierre aurait constitué une dot pour sa nièce, incluant la réserve d'un étang. La tour aurait été érigée à cette occasion pour marquer physiquement cette autorité comtale.


L'hypothèse ancienne: la fausse piste de 1126

L'enquête débute par l'examen d'une note de Germain Mouynès, archiviste départemental de l'Aude au XIXe siècle. En marge de l'acte de 1267, il mentionne un dénombrement daté de 1126, sous la vicomté d'Aymeric II, évoquant une dot constituée par un certain « comte Pierre » pour sa nièce Alix, incluant la réserve d'un étang.

La réserve de cet étang avait été faite par le comte Pierre, lorsqu'il maria, en 1126, Alix, sa nièce,...".

Cette mention suggère l'existence précoce d'une tour marquant cette autorité. Toutefois, l'analyse prosopographique invalide cette piste: aucun comte Pierre détenteur de fiefs sur l'île du Lec n'est attesté à cette période. La fiabilité de la note de Mouynès semble donc compromise, suggérant une confusion historique ou une erreur de transcription.


L'aide de l'acte de 1221

Le fondement documentaire et juridique

Cette partie établit les contraintes de l'enquête. En l'absence d'archives anciennes, l'analyse repose sur la mémoire collective et la nature orale des premiers droits.
La logique du bornage de 1221

En l’absence de sources antérieures exploitables, les limites territoriales définies dans l’acte de 1221 doivent être interprétées à l’aune des pratiques juridiques et administratives du début du XIIIe siècle.
Cet acte ne s’appuie pas sur un bornage antérieur formalisé (en tout cas, il n'y fait pas référence), mais procède à une délimitation du territoire au moyen de repères topographiques et monumentaux aisément identifiables et communément connus à la date de sa rédaction. Cette méthode de description spatiale correspond à une logique pragmatique, fréquente dans les actes médiévaux, lorsque la mémoire collective supplée à l’absence de documents écrits plus anciens, même si l'archiviste fait mention d'un dénombrement en 1126 sans trace écrite.


La nature juridique des concessions initiales

Un second élément essentiel réside dans le statut juridique des territoires concernés. Ceux-ci avaient été concédés aux consuls par Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, qui en détenait la propriété éminente, puis confirmés par Raymond V, comte de Toulouse, bien qu’aucun acte formel de cette concession ne nous soit parvenu. Cette situation suggère l’existence d’un droit reconnu par l’usage, admis par l’ensemble des acteurs politiques locaux, et dont la délimitation, demeurée volontairement imprécise, ne nécessitait pas une description plus détaillée tant que l’équilibre institutionnel n’était pas remis en cause.


La genèse des privilèges: de la fondation à la confirmation

Une fois le cadre posé, il convient de retracer la chronologie institutionnelle qui servira de filtre pour identifier le « comte Pierre ».
Le moment fondateur (mi-XIIe siècle)

Les inventaires d’archives, notamment ceux établis au XIXe siècle par Germain Mouynès, ainsi que les travaux de Jacqueline Caille, identifient le milieu du XIIe siècle comme un moment fondateur. En 1148, Raymond Bérenger IV de Barcelone accorde aux habitants de Narbonne un ensemble de privilèges. Par nécessité stratégique, il est hautement probable qu’Ermengarde ait, à la même époque, procédé à une formalisation comparable des coutumes et franchises urbaines. Cette phase correspond à une période de consolidation du pouvoir vicomtal et d’affirmation de la communauté urbaine face aux menaces extérieures.


La teneur des droits concédés

Ces concessions portaient notamment sur l’exemption de taxes arbitraires, le contrôle des poids et mesures, la gestion des fortifications, symbolisée par la détention des clefs de la ville, ainsi que sur des droits d’usage sur les terres communales, notamment les vacants et le massif de la Clape. Cet ensemble de droits constitue le noyau des privilèges consulaires, que Raymond V de Toulouse sera ultérieurement amené à confirmer.


La validation politique: la reconnaissance des droits

La datation de la confirmation des droits par Raymond V reste problématique en l'absence de preuve. La proximité textuelle avec Ermengarde dans l'acte de 1221 est trompeuse et n'implique pas obligatoirement une proximité temporelle.
L’hypothèse la plus solide situe cette reconnaissance dans un intervalle compris entre 1185, date du traité de paix conclu avec le roi d’Aragon, en présence notamment d’Ermengarde et de Bernard Gaucelin, archevêque de Narbonne, et 1194, année de la mort de Raymond V. Cette chronologie s’inscrit dans une phase de rééquilibrage et de réconciliation politiques, amorcée par le traité du 26 janvier 1190 entre Raymond V et Alphonse II, et qui trouve son aboutissement dans l’hommage rendu par Aymeric à Raymond V en 1194. Ce processus peut être rapproché, tant par sa temporalité que par ses modalités, de celui du processus de reconnaissance du consulat de Nîmes, intervenu quelques années plus tôt, en 1185.

Toutefois, le rappel dans l’acte de 1221 de droits antérieurement reconnus par Ermengarde de Narbonne et confirmés par Raymond V de Toulouse ne saurait être interprété comme une preuve de l’existence matérielle de la tour à l’époque de ces reconnaissances. Aucune source du XIIe siècle ne mentionne en effet la turris comitis Petri, ni comme construction, ni comme repère territorial. L’usage de la tour comme borne juridique en 1221 relève ainsi vraisemblablement d’une actualisation postérieure de droits plus anciens, appuyée sur un point fixe alors existant.

Pour que la Turris comitis Petri serve de point de référence au bornage, elle devait être parfaitement identifiée par la mémoire collective au moment de la rédaction de l'acte.
Cela situe sa construction logiquement après la période de consolidation des privilèges consulaires par la vicomtesse Ermengarde (mi-XIIe siècle) et celle de la confirmation par le comte Raymond V de Toulouse.


L'identification du Comte Pierre et la datation de la tour

La chronologie étant établie (fin XIIe siècle pour la validation des droits), il devient possible d'identifier le personnage mentionné dans le bornage et d'en déduire la datation de la tour.
Le filtrage chronologique des candidats

Cette conclusion conduit à restreindre l’identification du comte Pierre mentionné dans les sources à une période postérieure. Deux personnages portant ce prénom pourraient a priori correspondre à cette désignation: Pierre Mandrique de Lara et Pierre II d’Aragon. Ce dernier peut toutefois être écarté, dans la mesure où son statut de roi, attesté entre 1178 et 1213, rend peu probable l’usage du simple titre de comte dans ce contexte narbonnais.


L'identification: Pedro Manrique de Lara (Pierre Ier de Narbonne)

L’analyse prosopographique permet d’identifier de manière convaincante le comte Pierre comme Pedro Manrique de Lara, également connu sous le nom de Pierre Ier de Narbonne.

Plusieurs indices convergent vers cette identification:

  • L'origine et le titre: Issu de la puissante maison castillane des Lara, fils du comte Manrique de Lara et d’Ermessinde de Narbonne, demi-sœur d’Ermengarde, Pedro Manrique portait en Espagne le titre de Comes. Contrairement à l'usage local, il ne tenait pas cette dignité du duc de Narbonne mais de son propre lignage et de la couronne de Castille.
  • La titulature dans les actes: Les sources documentaires confirment qu'il faisait systématiquement précéder son titre de vicomte par celui de comte (Ego Petrus comes ac vicecomes Narbonae, 1193). Cette insistance sur le titre comtal, rare pour un vicomte de Narbonne, explique pourquoi la tour qu'il a fait ériger (ou restaurer) a gardé l'appellation spécifique de « Tour du Comte Pierre ».
  • La descendance: Son fils, Aymeric III, signataire de l'acte de 1221, se désigne lui-même comme « fils du seigneur comte Pierre » (filius domini comitis Petri), perpétuant ainsi la mémoire de ce titre.

usage du titre de comte
Preuves (1193-1202)

Date Acte Mention
1193 Donation (Doat, t. 59) f137r ego Petrus comes ac vicecomes Narbonae (…)
22/02/1193  collection Doat, t. 59, fol. 137r-v copie du XVII<sup>e</sup> siècle
22/02/1193 collection Doat, t. 59, fol. 137r-v copie du XVIIe siècle
1196 Testament d'Ermengarde (Archives du Temple) Et rogo comitem Petrum per dominum Ihesum Christum
Vers 1202 Pedro Manrique, Donation (cartulaire du monastère de Piedra) Petrus, Dei gratia comes eadem Narbonae et vicecomes
Vers 1202 Obituaire (Cathédrale de Burgos / Santa María de Huerta) Obiit comes Petrus de Lara
1202 Aimeri III Charte de Succession (Layettes du Trésor des Chartes, T. V) Aymericus filius domini comitis Petri et infantissae dominae Santiae, phrase utilisée de nombreuses fois par Aimeri

Conséquences sur la datation de la tour

L’identification du titulaire du nom ne permet pas, à elle seule, d’attribuer l’initiative de la construction, mais elle éclaire en revanche le processus de nomination et de légitimation du repère monumental.

L’identification du «Comte Pierre» avec Pedro Manrique de Lara peut être avec un haut degré de probabilité (titres, chronologie, mémoire dynastique). Toutefois, l'absence de document liant explicitement le personnage à la construction empêche d'en déduire une datation précise de la tour.

Cette datation de la Turris comitis Petri demeure donc une chronologie de déduction, elle s'inscrit dans une logique de structuration institutionnelle du territoire, à défaut de preuves archéologiques absolues tant que des fouilles n'auront pas été faites. Dès lors, deux hypothèses subsistent: soit la tour est une œuvre de Pedro Manrique lui-même, soit elle est une fondation plus tardive de son fils, Aymeric III. Dans ce second cas, l'attribution du nom de son père ne serait pas le signe d'une paternité architecturale, mais un acte de légitimation symbolique. En invoquant le titre comtal de Pierre, la cité et le vicomte sacralisaient une borne juridique essentielle, transformant un simple édifice en un jalon immuable du droit narbonnais.

Il est significatif de constater que les actes postérieurs (comme celui de 1345) parlent d'un usage immémorial (et hoc a tantis annis et ultra temporibus, quod de contrario hominum memoria non existit ), alors que la tour porte le nom d'un personnage historique bien identifié, Pedro Manrique de Lara, mort à peine un siècle plus tôt. Ce paradoxe est une fiction juridique classique du Moyen Âge: pour sécuriser un droit, on le présente comme existant depuis toujours, tout en l'appuyant sur un monument dont l'origine est pourtant datée. La Turris comitis Petri sert ainsi de pont entre l'histoire réelle (le comte Pierre) et la construction d'un droit consulaire mythique qui renvoie au régne d'Ermengarde.



Ayant identifié le “Comte Pierre” probable et écarté les "faux Pierre", la question devient: pourquoi ériger une tour à cet endroit précis? Pour le comprendre, il faut reconstituer le paysage de l'époque, aujourd'hui disparu.

Reconstitution d'un milieu en évolution: Paléogéographie de l’île del Lec

Pour comprendre où se trouvait la tour et pourquoi elle était si importante, il est crucial de reconstituer le paysage des XIIe-XIIIe siècles. Dans ce contexte d’insularité relative, l’instabilité des lagunes et des chenaux rendait toute délimitation territoriale particulièrement fragile, ce qui explique le recours à des repères monumentaux durables.
Cet environnement fluide rendait la définition des frontières difficile, et l'île elle-même était une ressource économique vitale (bois, pâturage), âprement disputée. L'utilisation d'une tour en pierre comme surveillance puis borne prend tout son sens dans ce contexte.


L'île del Lec: Un paysage médiéval disparu

Ce que l'on connaît aujourd'hui comme un massif calcaire rattaché au continent était, au XIIIe siècle, considéré comme une île. Les textes anciens la nomment l'« île del Lec » (ou insula Licci / Lecci). Toutefois, cette dénomination doit être nuancée: le massif de la Clape n'a pas connu de réelle insularité pendant la transgression holocène, puisqu'un paléo-isthme sédimentaire non submersible le prolongeait jusqu'à la terrasse fluviatile de Sallèles-Cuxac.
La Clape était alors séparée du continent par un vaste complexe de lagunes, de marais et de chenaux, désignés sous le nom d'étangs narbonnais. La charte de 1221 décrit d'ailleurs précisément cette hydrographie: elle mentionne le stagnum quod dividit Corbariam (l'étang qui sépare la Clape du massif des Corbières, ancêtre de l'actuel étang de Bages), le stagnum Petrociis (étang Peyriès, aujourd'hui disparu) et la Gola d'Aude (l'embouchure d'un bras du fleuve Aude), autant d'éléments alors en perpétuelle modification.
En effet, ce paysage n'était pas statique; il était fluide, instable. Les contours des étangs et des marais étaient fluctuants, soumis aux alluvions de l'Aude. Le processus de colmatage (l'ensablement progressif) qui rattachera définitivement l'île à la terre ne s'achèvera que vers le XIVe siècle.

Évolution paysagère

Les études de Magali Mulot. Reconstitution sédimentaire de l’évolution holocène de l’étang de Vendres, et Tiphaine Salel, Clément Flaux, Hélène Bruneton, Jean-Philippe Degeai, Benoît Devillers et David Lefèvre, Changements du niveau marin relatif à l’Holocène ancien et moyen sur la côte du golfe du Lion ont permis de reconstituer le paysage de la partie nord de la Clape au cours des siècles.

date

Stade

État
ca. 7550 av. J.-C. -
 ca. 1150 apr. J.-C.
Transgression et comblement lent Début de la transgression: L'inondation de la paléo-vallée de Vendres débute après 9500 ans cal BP. Dans les zones les plus en amont, un étang d'eau douce à oligohalin se forme d'abord, avant que la connexion avec la mer ne s'établisse.
• Installation d'une baie marine: Vers 6100-6000 ans cal BP, la transgression franchit les obstacles morphologiques et une baie marine abritée s'installe. Les analyses indiquent des conditions de salinité stables et la présence d'un fond couvert de végétation.
• Sédimentation lente: Durant près de six millénaires, la ria subit un comblement très lent.
1150 apr. J.-C.
L'Aude et la progradation accélérée

Un événement majeur vient bouleverser cette lente évolution: le déversement du cours principal de l'Aude dans la ria de Vendres.


• Datation de l'Événement: Les sources textuelles suggèrent que cette avulsion a eu lieu durant la première moitié du XIVe siècle. L'analyse des archives sédimentaires confirme cette chronologie tardive. Les analyses enregistrent un changement environnemental radical après l'intervalle 1033-1187 apr. J.-C. L'influence fluviale devient très nette après 1304-1420 apr. J.-C.

À partir de la seconde moitié du XIIIe siècle, le paysage évolue vers une lagune à influence marine.

Après 1450 apr. J.-C.
Fermeture et comblement final La progradation rapide du delta isole progressivement la baie qui devient une lagune. La fermeture du cordon sableux est datée aux alentours de 500 ans cal BP. L'avancée du front deltaïque est ensuite extrêmement rapide: des dépôts de haute énergie (sables transportés par roulement) sont enregistrés après 1672, ce qui est cohérent avec les cartes du XVIIIe siècle qui montrent une embouchure active au sud de Vendres.

Dans un tel environnement, l'île del Lec était un espace économique vital et âprement disputé. Les lagunes étaient essentielles pour les droits de pêche, et l'île elle-même, avec sa garrigue, était indispensable pour le pâturage et le bois, soit précisément les droits que la charte de 1221 vient confirmer. La nature même de ce paysage révèle la fonction de la tour.

La connaissance du paysage septentrional de l’île del Lec au XIIe siècle permet de justifier l’édification d’une tour à vocation militaire et de surveillance, située en bordure de la ria.

Un décalage apparent peut être observé entre l’édification potentielle de la tour, à la fin du XIIe siècle, et les grandes transformations environnementales attestées au XIVe siècle. Cette discordance chronologique n’est toutefois qu’illusoire. Les données issues des carottages sédimentaires montrent en effet que l’instabilité du système lagunaire est engagée dès les premières décennies du XIIIe siècle, bien en amont des bouleversements les plus manifestes documentés par les sources postérieures.

Dans ce contexte de recomposition hydrographique rapide, le recours à une structure maçonnée répond à la disparition progressive des repères naturels traditionnels.
La progression de l’ensablement et les divagations récurrentes du fleuve rendaient incertains les repères territoriaux traditionnels. Dès lors, face à un paysage en recomposition permanente, l’édification d’un ouvrage de pierre apparaît comme une stratégie de stabilisation à la fois symbolique et juridique, destinée à garantir la continuité de l’autorité et la pérennité des usages.

Il en résulte que, dès le début du XIIIe siècle, la physionomie générale du territoire connaît une évolution rapide sous l’effet des modifications du cours de l’Aude. Cette dynamique explique la mention, dans l’acte de 1221, de la Gola Daude, dont l’un des bras débouchait alors dans la ria de Vendres, attestant l’état déjà avancé de la reconfiguration hydrographique.

La référence à la Turris comitis Petri s’inscrit pleinement dans cette lecture d’ensemble: dans un espace devenu structurellement instable, la fixation monumentale acquiert une valeur particulière, à la fois comme repère topographique, instrument de contrôle territorial et support matériel de l’ordre juridique.

L'archéologie des mots: Stratigraphie toponymique

Étude de l'évolution linguistique du nom du site à travers les siècles, de Turris Petri à Contepaire. L'analyse décrypte la persistance du nom jusqu'au XVIIe siècle puis l'érosion phonétique en s'appuyant sur les terriers, compoix et sources cartographiques des XVIIIe et XIXe siècles.

Les sources documentaires attestent que, depuis sa première mention connue en 1221 et jusqu’au XVIIe siècle, le site est désigné sous le nom de « Tour du Comte Pierre », appellation qui se maintient dans la documentation.

Cartes et terriers
XVIIe - XIXe siècle

État Document Date / Existence du toponyme
Comte Pierre
TOUR
Actes archives communales de Narbonne XIVe-XVIIe s.

(jusqu'en 1688 Lettres d'amortissement délivrées aux consuls)
Turris comitis Petri / Tour du Comte Pierre
Compoix de Pérignan 1667
Tour du Comte Pierre
Compoix 1667 Romieu
Item 4 Romieu pour le terrain situé à côté de la tour
Carte du Languedoc XVIIIe s.
Tour du Comte Peyre

Noter, au sud, le toponyme «Tour d’Aragon», qui semble indiquer la présence d’une autre tour. L’ironie de l’histoire est que ce nom Aragon a longtemps nourri, chez certains érudits romantiques, l’idée d’une implantation militaire du roi d’Aragon. Les archives ramènent pourtant cette hypothèse à une réalité beaucoup plus prosaïque: il ne s’agissait pas d’une tour royale, mais d’une simple métairie.
Celle-ci est déjà mentionnée dans le terrier de 1749 sous l’intitulé de «Métairie ruinée du noble L. d’Aragon», puis apparaît comme «ruines d’Aragon» vers 1776.

L’enquête menée dans les archives notariales et seigneuriales du XVIIIe siècle met ainsi en lumière, à Fleury-d’Aude et à Fitou, l’existence d’une famille noble locale influente: la famille d’Aragon (ou Daragon), dont le nom, passé du patronyme au toponyme, est à l’origine de ces interprétations erronées.

Carte de Lautié 1749
Tour du Comte Peyre
Terrier Lautié 1749
Tour du Comte Peyre appartenant à Monseigneur le Duc
Lautié 1751
Tour du Comte St. Peyre
RUINES
Carte de Cassini 58 1776
Ruines de ComtePaire
Carte de Narbonne 1789
Ruines de Comtepaire ou Contepaire sur d'autres cartes
DISPARUE
Carte d'État-Major 1845-1855
Absent

La piste "Contepaire": L'évolution linguistique du nom originel

L'histoire du toponyme entre alors dans sa phase de mutation vernaculaire. Une fois l'acte de 1221 archivé, le nom échappe au contrôle des juristes pour vivre sa vie dans la bouche des locuteurs occitans. C'est ici que la stratigraphie toponymique révèle les couches successives d'érosion et de sédimentation.


L'Occitanisation phonétique: Le passage à Peire

Le passage du latin médiéval à l’occitan languedocien entraîne une transformation linguistique régulière. Le nom latin Petrus, dont le génitif est Petri, évolue selon les lois phonétiques romanes: la voyelle brève ĕ accentuée se diphtongue en /ej/, donnant la forme occitane Peire.

La graphie Peyre, fréquente dans les textes médiévaux, note cette diphtongue sans modifier la prononciation. La disparition des déclinaisons latines conduit par ailleurs à une restructuration syntaxique, remplaçant le génitif par une construction analytique.

Dès le XIVe siècle, les sources mentionnent ainsi la Tour du Comte Peire (1389), puis Comte Peyre (1589), forme dans laquelle le lien sémantique avec le prénom Pierre demeure encore transparent pour les locuteurs.


L'opacité sémantique et l'oubli de l'histoire

L’évolution du toponyme témoigne d’un processus progressif d’opacification sémantique, lié à l’effacement de la mémoire historique du personnage auquel l’édifice était initialement associé.

Pedro Manrique (mort en 1202) est oublié. Le titre de "Comte" accolé à un prénom devient incongru dans une région dirigée par des Vicomtes puis par le Roi de France. Le nom "Comte Peyre" commence à s'opacifier. Il ne désigne plus un individu historique précis, mais devient une étiquette fossile. Qui est ce "Peyre"? un saint? un ancien seigneur? L'absence de référent historique clair fragilise le toponyme.

On observe une tentative de resémantisation religieuse au milieu du XVIIIe siècle. Le carte des lieux contentieux entre le seigneur de Pérignan et la communauté de Vendres de Lautié (1751) mentionne curieusement la «Tour du Comte St. Peyre». L'ajout du "Saint" est révélateur: ne sachant plus qui est ce comte, la mémoire populaire ou le rédacteur dans un phénomène d'attraction paronymique tente de le rattacher à Saint Pierre, patron des pêcheurs et vocable proche sur la côte (Saint-Pierre-la-Mer). C'est un premier signe de dérive: le nom flotte, cherche un sens nouveau.


La lexicalisation et l’opacification du toponyme: Comtepaire

L’usage répété de cette expression entraîne une seconde transformation. À mesure que le syntagme se fige dans la pratique orale et écrite, il cesse d’être perçu comme une construction analysable pour devenir un nom propre unitaire. Le titre et le nom se soudent graphiquement, tandis que les éléments grammaticaux intermédiaires disparaissent, donnant naissance à des formes telles que Comtepeire.

Comte Peyre → Comtepeyre → Comtepaire

La dernière étape correspond à une perte progressive de transparence. La carte de Cassini (1769-1773) mentionne explicitement la « Tour du Comtepaire », attestant que la lexicalisation et la francisation graphique du toponyme sont déjà achevées à cette date. L’écriture en un seul mot, avec une minuscule initiale pour paire, marque l’aboutissement du processus: le nom n’est plus analysé comme un syntagme, ni reconnu comme un anthroponyme, mais transmis comme une unité toponymique autonome.
Les compoix et documents de la fin du XVIIIe siècle évoquent désormais les ruines de Comtepaire/Contepaire. La disparition progressive de la tour, que l’on peut situer dans la première moitié du XIXe siècle, achève de rompre le lien référentiel entre le nom et le monument. Comtepaire/Contepaire subsiste alors comme un toponyme figé, porteur d’une stratification linguistique et historique devenue largement opaque.

La résolution de l'énigme: Localisation et vestiges

Cette dernière étape consiste à faire converger tous les indices. L'analyse géographique place la tour au nord de l'ancienne île del Lec, sur la commune actuelle de Fleury. Or, les archives du XVIIIe siècle lui donnent une localisation précise au sud de Mire Lestang. La localisation la plus probable de la tour se trouve donc sur la commune de Fleury d'Aude, à proximité des terres salées de l'étang de Pissevaches.


Méthodologie de localisation de précision

Pour passer d'une zone suspectée à un point précis, l'enquête utilise une méthode de superposition stratigraphique

Comparaison terrier XVIIIe siècle, cadastre actuel, vue aérienne et LIDAR


Outil de détection

Apport spécifique à l'enquête
Terrier de 1751 Permet d'établir la position relative de la tour par rapport aux métairies environnantes, notamment celles de Mire Lestang et de La Pageze.
LIDAR MNT Indispensable pour détecter les anomalies de relief et les structures enfouies ou érodées, totalement invisibles à l'œil nu sur le terrain.
Vue aérienne IGN 1935 Fournit un état de référence du paysage avant les restructurations parcellaires ou agricoles de la prmière moitié du XXe siècle et les modifications des bâtiments.
Cadastre actuel Sert de base de superposition pour confronter les limites de propriété médiévales et modernes et la reconnaissance des surfaces avec les indices topographiques.

Validation par la convergence des indices:
Cette localisation est aujourd'hui validée par une superposition des sources.


D'une part la cartographie historique:

Les archives du XVIIIe siècle et le terrier de 1751 placent précisément la tour au sud de Mire Lestang, et la superposition terrier/cadastre grace aux limites parcellaires précise le lieu.


Vue d'ensemble du territoire de la tour du Comte Pierre au milieu du XVIIIe siècle

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D'autre part la technologie moderne:

Les relevés LIDAR (MNT) et les vues aériennes confirment la morphologie du promontoire de Rivière-le-Bas ainsi que le rôle déterminant de sa position dominante sur l’ancienne baie. En revanche, l’emplacement des ruines de « Comtepaire », mentionnées dans les sources avant leur disparition au XIXe siècle, correspond aujourd’hui, à celui d'un bâtiment agricole.





Identification du site: Le promontoire de Rivière le Bas

L'aboutissement de cette enquête pluridisciplinaire désigne un lieu-dit précis, répondant rigoureusement à l'ensemble des critères historiques et topographiques: le promontoire de Rivière le Bas. Situé sur la commune actuelle de Fleury d'Aude, ce site s'impose comme la localisation la plus probable de la Turris comitis Petri (Tour du Comte Pierre)

Un socle géologique dans un milieu mouvant

S’élevant à environ douze mètres d’altitude, le promontoire constitue une anomalie topographique notable au contact immédiat des marais de l’étang de Pissevaches. Dans le paysage médiéval de l’ancienne île del Lec, alors isolée par une ria puis par un système lagunaire aux limites changeantes, cette éminence offrait à la fois un refuge stable et un observatoire naturel sur les terres et les eaux environnantes.
Cette stabilité du substrat représentait une condition technique essentielle à l’implantation d’une construction de pierre appelée à durer, dans un milieu littoral dominé par les apports alluviaux et les déplacements capricieux du cours de l’Aude.

La trace effacée

Le site conserve aujourd’hui seulement des formes tardives de son occupation. En bordure d’un chemin, un bâtiment orienté au sud correspond à l’évolution de la métairie du XVIIIe> siècle; perpendiculairement, un entrepôt agricole a été implanté sur l’emprise même de l’ancienne tour.
Une reconnaissance rapide sur le terrain confirme la disparition complète de l’édifice: aucune structure, aucun élément architectural identifiable de la Turris comitis Petri n’est aujourd’hui visible en surface.
À ce jour, seuls quelques blocs isolés ou des pierres en remploi peuvent être observés. Éventuellement intégrés à des constructions plus tardives ou disséminés dans l’environnement proche, ils pourraient, sans certitude, se rattacher à un ouvrage antérieur aujourd’hui disparu. À l’ouest du site, la présence d’une carrière abandonnée est par ailleurs attestée.
Seule une investigation archéologique approfondie permettrait d’en vérifier l’existence et de restituer, au moins partiellement, l’empreinte matérielle de ce repère fondateur désormais effacé du paysage.

Ainsi, la Tour du Comte Pierre se donne à lire aujourd’hui dans une forme paradoxale: fondamentale dans la structuration du territoire médiéval, mais presque entièrement dissoute dans la matérialité contemporaine du site. Là où la pierre s’est tue, l’écrit demeure; et c’est par la convergence des sources, des paysages reconstitués et des mots transmis que sa fonction, sa chronologie et sa portée peuvent être restituées.
Cette tension entre disparition monumentale et persistance documentaire confère à la Turris comitis Petri un statut singulier: celui d’un repère devenu mémoire, dont la biographie peut être reconstituée malgré l’effacement presque total de son support matériel.

Conclusion: La biographie d'une borne

Les analyses juridique, diplomatique, prosopographique et paléogéographique ont permis de restituer une trajectoire presque complète de la Turris comitis Petri et d’en comprendre la portée dans l’organisation territoriale médiévale.

L'analyse de l'acte fondateur a d'abord révélé sa fonction non pas militaire, mais juridique: celle d'une borne de pierre essentielle à la définition des droits communaux dans un paysage littoral instable. L'enquête prosopographique a ensuite permis de lever le voile sur son identité. Loin de l'hypothèse ancienne de 1126, l'analyse désigne formellement Pedro Manrique de Lara (Pierre Ier de Narbonne). Ce grand seigneur castillan, qui gouverna la vicomté à la fin du XIIe siècle (1192-1194), a laissé à l'édifice son titre prestigieux de « Comte », marquant ainsi le paysage de son autorité suzeraine.

La reconstitution paléogéographique a été décisive. En replaçant la tour sur l'île del Lec médiévale, un environnement fluctuant de marais et d'étangs, elle a démontré le besoin vital d'un repère stable pour ancrer le droit dans la pierre. C'est cette piste que l'analyse toponymique a suivie à travers les siècles, retraçant l'évolution du nom de Petri à Contepaire.

Finalement, la convergence de tous ces indices a permis une localisation précise. Les archives permettant de lier le nom de la tour au promontoire de Rivière le Bas sur le territoire de Mire Lestang, offrent une solution tangible à cette énigme vieille de 800 ans.

La Turris comitis Petri se révèle ainsi bien plus qu’une simple ruine aujourd’hui disparue. Pendant plus de quatre siècles, elle a servi de repère et de borne de référence, véritable jalon inscrit dans la longue durée, scellant d’abord l’alliance politique entre le vicomte et les consuls de Narbonne, puis, dans un second temps, avec le roi de France. Symbole de l’autorité féodale suzeraine à l’époque de sa fondation, elle est devenue progressivement un instrument juridique pragmatique, au service de recompositions politiques successives.

Vocabulaire Historique

  • Milites (Chevaliers): Terme utilisé ici pour qualifier Bérenger de Boutenac et Arnaud du Lac. Il indique leur appartenance à la noblesse militaire, supérieure aux bourgeois (citoyens).
  • Parator (Pareur): Artisan du textile chargé de l'apprêt et de la finition des draps. Pierre Raymond de Béziers exerçait ce métier.
  • Confessio / Aveu: Utilisé à la ligne 18 (et 2), ce terme juridique ne désigne pas la confession d'une faute, mais la reconnaissance formelle et irrévocable de la vérité d'un fait ou d'un droit (ici, la reconnaissance par le Vicomte des privilèges consulaires).
  • Castrum (pl. Castra): Traduit conventionnellement par "château", ce terme désigne au XIIIe siècle languedocien un village fortifié ou une agglomération ceinte de murs, siège d'une juridiction (ex: Cuxac, Coursan), et non la seule résidence du seigneur.
  • Terminus / Terminium: Traduit ici par "Terme". Désigne la circonscription territoriale ou le finage dépendant d'un lieu (ville ou château), où s'exercent les droits de justice et d'usage.
  • Banderium (Banderage): Droit seigneurial de proclamer le "ban" (mise en défense d'un territoire, interdiction de récolte ou de pâture) à certaines périodes de l'année.