Exploration & histoire du Myrte | Massif de la Clape

Les multiples facettes du Myrte,
Carnet d'exploration botanique du massif de la Clape.

Plantes emblématiques du massif de la Clape


Explorations et photographies
Ma Clape
Contributions photographiques de JYB, AC & LB
Myrtus communis | <i>Août</i>
Myrtus communis, Rec d'Argent | Août

État des populations de Myrte dans la Clape

Paysage de Myrtes dans le massif de la Clape


Dans le massif de la Clape, les myrtaies (plantations de Myrtes sauvages) se font de plus en plus discrètes. Si le myrte s'accommode des terrains calcaires de la Clape, il s'est installé principalement dans les combes protégées du vent. Autrefois plus largement développé au Rec d'Argent et aux Auzils, ce n'est plus aujourd'hui qu'une population arbustive lacunaire. D'autres implantations tout aussi restreintes sont visibles dans l'île de Saint-Martin.
Résultat de la pression anthropique (élagage, nettoyage, récolte intensive des fruits, ...), les populations se sont fragmentées en petites stations isolées qui perdent de leur variabilité génétique, augmentant par la même leur probabilité d'extinction.

Pour une diversité botanique dans la Clape

Le Myrte n'est pas une espèce protégée mais la dynamique actuelle dans le massif est nettement décroissante faisant craindre une disparition des lieux actuellement fréquentés. Pour assurer une réelle diversité botanique dans le massif, il devient impératif de protéger chaque composante.

Arbuste: Myrtus communis au Rec d'Argent
Arbuste: Myrtus communis au Rec d'Argent | Août

Avec les Myrtes sur les terroirs du massif de la Clape

  1. Rec d'Argent Saint-Obre
  2. Rec d'Argent
  3. Rec d'Argent
  4. Rec d'Argent Rouquette
  5. Saint-Martin
    Variété leucocarpa
  6. Auzils Rec d'Argent
  7. Auzils

Origine et évolution

  • La crise Messinienne
    Pendant la crise Messinienne (-5,64Ma à -5,48Ma) le niveau de la mer Méditerranée s'abaisse de 1500 mètres suite à la fermeture du détroit de Gibraltar. A la fin de cette période, l'effondrement du détroit va à nouveau permettre les échanges entre l'Atlantique et la Méditerranée, rétablissant ainsi en peu de temps le niveau.

    Au quaternaire
    La fluctuation du niveau de la mer au quaternaire est rythmée par les différentes glaciations qui se sont succédées. Pendant l'ère glaciaire, il a ainsi oscillé entre +100m vers -1,2Ma et -125 en -30000 avant notre ère, ce qui positionne le trait de côte au niveau du massif de la Clape à plus de 20km du littoral actuel (plateau occupant l'emplacement du golfe du Lion jusqu'au golfe de Marseille.). Dans la période récente, le maximum de remontée du niveau marin a été atteint aux alentours de 2500 ans avant notre ère.

La présence d'espèces du genre Myrtus est attestée en Méditerranée à l'Oligocéne il y a 30 Ma (Rupélien d'Armissan) et à la transition Oligocène-Miocène, il y a 23 Ma (Aquitanien et Chattien de Gargas et d'Aix-en Provence).
Il a été mis en évidence 3 lignées génétiques du Myrte commun qui auraient divergé à la faveur des deux évènements majeurs:

  • La transition Miocène-Pliocène: crise de salinité du Messinien il y a 5-6 Ma,
  • La mise en place du climat méditerranéeen et des cycles de glaciation: à partir du Pléistocène il y a 2,6 Ma.

Chronologie

Carte de distribution des Myrtus communis et Myrtus nivellei</b> | <i>© Médail et al 2005, Migliore et al 2012</i>
Carte de distribution des Myrtus communis et Myrtus nivellei | © Médail et al 2005, Migliore et al 2012
  • ①  Vers 5-6 Ma: Isolement d'une lignée Méditerranée orientale
  • ②  Vers 4 Ma: Différenciation d'une lignée circum méditerranéene (populations occidentales)
  • ③  Vers 2,6 Ma: Expansion & colonisation vers le sud à partir du Plėistocène.
  • ④  Vers 1,36 Ma: Divergence génétique de l'espèce M. nivellei (Population Saharienne), rythmée par les conditions arides ou pluvieuses.
  • ⑤  Il y a 5000 ans: Différenciation et ėvolution séparėe des populations de Myrte du Sahara suite à l'aridification. Ceci a conduit à des populations génétiquement différentes du Myrte de Nivelle (endėmique au Hoggar) du fait cet isolement des massifs Sahariens.

Les Myrtacées de l'Oligocène et du Miocène d'Armissan et de Provence

La famille Myrtaceae est peu représentée sur le gisement d'Armissan. Seuls trois spécimens ont été identifiés par Gaston de Saporta, deux du genre Myrtus, le plus ancien étant Myrtus atavia, et un du genre éteint Callistemophyllum dont la trace trouvée s'apparente à l'actuel Callistemon (rince bouteille), arbrisseau originaire d'Australie. Il a aussi été trouvé dans les gisements de Gargas et d'Aix-en-Provence, des spécimens de Myrtus ainsi qu'une espèce proche du Giroflier actuel (Syzygium aromaticus), Myrtus caryophylloides Sap.


Rupélien
Armissan

Gaston de Saporta, 1865
M. atavia, ressemblant au M. communis L.
M. obtusata, attribution douteuse

Aquitanien & Chattien
Gargas & Aix-en-Provence

Gaston de Saporta, 1863
M. aptensis, ressemblant au M. communis L.
M. priscorum, fruit

Chattien
Gargas & Aix-en-Provence

Gaston de Saporta, 1863
M. caryophylloides, semble proche du Giroflier (Syzygium aromaticum syn. Caryophyllus aromaticus L., 1753)

Chattien
Aix-en-Provence

Gaston de Saporta, 1863
M. corrugata & M. palaeogoea

La classification de la famille des Myrtacėes (Myrtaceae)

La classification du Myrte chez les naturalistes anciens, les traités des simples

  • Myrte (Myrtus communis) vient du grec ancien μύρτος Myrtos, synomyme μυρσίνη, lui même dérivé du grec múron, μύρον qui signifie baume, huile sacrée, pommade et latinisé avec Myrtus

Théophraste, IVe av. J.-C. Causa Plantarum | Recherche sur les plantes Livre 6

Mot utilisé: μύρτον murton, baie de myrte.
  • Théophraste: Philosophe grec mais aussi botaniste et naturaliste.
  • Dans l'ancien Egyptien, ḫt-ds désigne le Myrte.
    Le Myrte est utilisé comme stimulant et antiseptique. Il entre dans la composition d'huiles et d'onguents et en particulier pour le traitement du mal de tête. Le saule et le myrte sont ainsi utilisés pour traiter la fièvre et la douleur.

Il classifie les plantes selon le critère de la croissance en 4 catégories: Arbres, Arbrisseaux, Sous arbrisseaux et Herbe

En Egypte où tout le reste manque de parfum, tant les fleurs que que les aromates, les myrtes sentent merveilleusement bons
VI 18 4-5

Dioscoride, Ier ap. J.-C. Matière médicale I

  • Dioscoride: Médecin, pharmacologue et botaniste grec.
  • Il classifie les plantes selon leurs propriétés curatives, condimentaires, aromatiques ou toxiques.

Dioscoride distingue trois espèces de myrte; deux cultivées (ἥμερος):

  • • Un blanc μυρiνη et un noir μυρσίνη mursínē ou μύρτος múrtos (correspondant aux variétés leucocarpa et melanocarpa) et
  • • Un myrte noir des montagnes (ὀρεινή).
Le myrte noir cultivé est plus efficace pour les usages corporels que le blanc, et celui qui pousse sur les montagnes est le meilleur, mais il a le fruit le plus faible. L'herbe et le fruit sont astringents.
Texte originalLivre I, 112
1.112.1 μυρσίνη ἡ ἥμερος πρὸς μὲν τὴν ἰατρικὴν χρῆσιν ἡ μέλαινα τῆς λευκῆς ἁρμοδιωτέρα, καὶ ταύτης μᾶλλον ἡ ὀρεινή, τὸν μέντοι καρπὸν ἀτονώτερον ἔχει. δύναμις δὲ αὐτῆς καὶ τοῦ καρποῦ στυπτική.

Pline, Ier ap. J.-C. Histoire Naturelle

  • Cloacine: épithète signifiant purificatrice
Caton a distingué  trois espèces de myrte: le myrte noir, le blanc, le conjugule, appelé ainsi peut-être à cause des mariages et de ce myrte de Vénus Cloacine.
Texte originalXV XXXVIII
Cato tria genera myrti prodidit, nigram, candidam, coniugulam, fortassis a coniugiis, et illo Cluacinae genere

Abu Al-Qasim (Abulcasis), XIe s. ap. J-CKitab al-Tasrif

  • Théorie des humeurs
  • Doctrine galénique adoptée par les Arabes
    Les quatre éléments, la terre, l'eau, l'air et le feu entrent en proportions variables dans les médicaments,et leur communiquent des propriétés de froideur, d'humidité, de sécheresse et de chaleur.
    Les maladies ont aussi pour cause le chaud,le froid,le sec et l'humide. Elles doivent en conséquence être combattues par des médicaments doués de propriétés contraires.
  • Chelmoun vulgairement appelé Rihân en Algérie désigne le Myrte. En Orient, Rihân désigne plutôt la basilic ou une plante odorifère.

Abulcasis, médecin arabe du Moyen-Âge, est connu pour son encyclopédie médicale dans laquelle il classe les ingrédients en 4 groupes. Il mentionne le Myrte ăs, ’آس‘, dans la liste des substances utilisées dans les préparations parfumées et le classe dans le 3e groupe, celui des composants froids et secs au même titre que le Camphrier et l'eau de Rose.
Le Myrte rentre entre autres, dans la composition d'un traitement soignant les affections respiratoires.


Pietro Andrea Mattioli, XVIe s. ap. J-CCommentarii in libros sex Pedacii Dioscoridis

Dans la première édition des "Commentarii in libros sex Pedacii Dioscoridis", (Commentaires sur les six livres de Pedacius Dioscoride), Pietro Andrea Mattioli y décrit trois différentes espèces de myrte:

  • Meurte rom: correspondant au myrte commun
  • Meurte taren: le myrte de Tarente qui est une sous espèce du myrte commun (Myrtus communis subsp. tarentina (L) Arcangeli)
  • Meurte estran: un myrte "qui pousse à l'étranger".

Charles de l'Ecluse (Carolus Clusius | XVIe s.) Rariorum plantarum historia

Botaniste Flamand, il publie "Rariorum plantarum historia" en 1601 dans lequel il regroupe sous un même nom des plantes présentant des affinités morphologiques.


Joseph Pitton de Tournefort (XVIIe s.) Institutiones rei herbariæ, Tomus I

Botaniste français, il publie vers 1694-1700, "Eléments de botanique, ou Méthode pour reconnaître les Plantes | Institutiones rei herbariæ, Tomus I" dans lequel il classifie les plantes en Classe/ Section/ Genre. Il établit une distinction claire entre genre et espèce.
Dans la classe XXI (De Arboribus et Fruticibus flore rosaceo | Les arbres rosacés ), il identifie 13 espèces de Myrte et les place dans la section VIII (des arbres ou des arbrisseaux à fleurs en rose dont le calice devient un fruit à pépin), genre IX:


De nos jours, la classification de la famille avec les analyses génétiques

Magnoliopsida > Rosidae > Myrtales > Myrtaceae
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  • Jusqu'à la fin du XXe s., la famille des Myrtacées était divisée en deux sous-familles:
  • Myrtoideae: caractérisée par les plantes à fruits charnus (baie ou drupe) et à feuilles opposées,
  • Leptospermoideae: caractérisée par les plantes à fruit sec (capsule) à plusieurs graines ou noix à une seule graine, les feuilles pouvant être opposées ou alternes.

Les espèces de Myrte

Le genre Myrtus appartient à la famille Myrtaceae et ne contient que deux espèces, seules représentantes des Myrtacées tropicaux :

  • Myrtus communis L (Myrte commun) | Populations Macaronésienne, Méditerranée occidentale, centrale et orientale: natif du bassin méditerrannéen et de l'Asie Mineure, seule espèce de la famille existante en Europe
  • Myrtus nivellei Batt (Myrte de Nivelle) | population Saharienne: Espèce endémique dont l'aire géographique est le Sahara central (massif du Hoggar, Tassili n’Immidir et Tassili n’Ajjer) caractérisé par des steppes désertiques avec une végétation relictuelle au niveau des oueds. En Tamacheck: tafeltast, tafeltest
Ce Myrte, dont nous n'avons vu ni les stipules ni les bractéoles déjà tombées, appartient évidemment aux Eumyrtus à pédoncules solitaires. Il ne rappelle en rien le Myrtus communis...
Nous sommes heureux de dédier cette belle plante au lieutenant [René] Nivelle, des chasseurs à pied, qui vient de la découvrir tout récemment. 1911: Contribution à la Flore du pays des Touaregs, Mm. J.-B. Battandier & L. Trabut , Bulletin de la Société Botanique de France

Sous-espèces et variétés du Myrte commun

Votre navigateur ne supporte pas les fichiers au format svg Myrtus communis var leucocarpa | Massif de la Clape
Myrtus communis var leucocarpa | Massif de la Clape

  • Myrtus communis L. ssp. communis: correspond à la version non cultivée (sauvage) du Myrtus communis.
  • Myrtus communis ssp. tarentina: myrte de Tarente. Myrte à petites feuilles. C'est la sous-espèce la plus fréquemment cultivée.
  • Var. melanocarpa: Myrte à fruits noirs (Du grec melanos qui signifie "noir" et karpos, "fruit" )
  • Var. leucocarpa: Myrte à fruits blancs (Du grec leucos qui signifie "blanc" et karpos, "fruit" )

Il est une autre variation (de par son apparence, son feuillage et sa phyllotaxie) appelée communément myrte mauresque qui a été proposée comme sous-espèce Myrtus communis L. ssp. baetica.

Myrtus communis
ssp. tarentina

Myrtus communis ssp. communis
var. leucocarpa

Les caractéristiques du Myrte

  • En Occitan, nerta issu du grec mürta
    Description olfactive: Aromatique, résineuse, cireuse, légèrement fruitée.

Le Myrte, arbuste à feuilles persistantes, est une espèce génétiquement variable présentant une grande diversité morphologique.

  • Floraison
J F M A M J J A S O N D


Les fruits du Myrte

Le fruit du myrte est une baie de différentes formes (globulaire, ovoïde et piriforme) dont le gout est amer lorsqu'il n'est pas mûr.


Implantation des feuilles (Phyllotaxie)

La disposition des feuilles le long de la tige est principalement opposée décussée. Dans une moindre mesure (cas rares), on peut observer des plants présentant une disposition alterne spiralée ou verticillée (3 feuilles par noeud). Dans ce dernier cas, sur une même tige, il est possible d'avoir une transition commençant par une disposition opposée décussée se terminant par verticillée en passant par alterne spiralée.

Feuille de Myrte et huile essentielle

Le Myrte fait partie des plantes aromatiques qui produisent des essences en quantité importante.

  • Chémotype (ct)
  • Chimiotype ou race chimique: Pour les huiles essentielles issues d'une même espèce, le chémotype définit des compositions biochimiques distinctes.
  • 1,8-cinéole
  • Oxyde monoterpénique (dérivé des alcools): que l'on trouve dans un grand nombre de plantes aromatiques telles que le Cajeput, l'Eucalyptus globulus, l'Eucalyptus radiata, le Laurier noble, la Lavande aspic, le Niaouli, le Myrte commun, le Ravintsara, le Romarin à camphre, le basilic,...
    Il possède une odeur aromatique camphrée
    Propriétés antiseptiques et bactericides
    Les deux composants majoritaires du Myrte de Nivelle sont le 1,8-cinéole et le limonène.
  • Acétate de myrtenyle
  • Ester monoterpénique: Mélange d'alcool, d'acide et d'eau aux propriétés antispasmodique et sédative

Organe sécréteur: C'est sur l'épiderme des feuilles que l'on trouve les cavités sécrétoires (entre 400 à 1700 par feuille, caractéristique des Myrtacées et des Rutacées. On parle de poches schizogènes: résultat de la multiplication de cellules souches sécrétrices qui s’organisent en poches sphériques emprisonnant l’essence) et dont on extrait une huile essentielle.
Les huiles essentielles: On distingue l'huile essentielle de Myrte rouge ou de Myrte vert. Dans les deux cas, il s'agit du Myrte commun dont les composants majeurs (parmi plus d'une centaine de constituants) sont l'acétate de myrtényle, 1,8-cinéole (odeur typique de l’Eucalyptus globulus), α-pinène (odeur de pin), limonène (odeur rappelant l'orange) et linalol (odeur florale), mais dont les compositions biochimiques (chémotype) sont différentes avec comme conséquence des activités biologiques elles aussi différentes.
De nombreux facteurs tels que les conditions environnementales et la période de récolte influent sur les teneurs en composants.
Les deux principaux chémotypes sont:

• L'huile essentielle de Myrte rouge (Maghreb): chémotype à acétate de myrtenyle
• L'huile essentielle de Myrte vert (Corse, Sardaigne): chémotype 1,8-cinéole (Eucalyptol)

Le Myrte, un arbre cryptique?

Au-delà de l'arbuste
  • Qu'est ce qu'un arbre?
  • C'est une plante ayant les caractéristiques biologiques suivantes:
    • ①  Elle a une croissance en épaisseur (croissance secondaire: Augmentation du diamètre des racines, des tiges et des branches)
    • ②  Elle peut vivre plusieurs décennies ou siècles
    • ③  Elle a typiquement un seul tronc à croissance verticale portant des branches latérales à une certaines distance du sol
    • ④  La hauteur à maturité est d'au moins trois mètres
  • Cryptique
    Qui est caché, qui n'est pas immédiatement compréhensible, déchiffrable ou identifiable

Le myrte a été défini par Médail et al. in Forest Ecosystems, comme étant un arbre "cryptique" (au même titre que le chêne kermès, les genévriers commun et cade et les pistachiers lentisque et térébinthe pour ne parler que de ceux que l'on peut croiser dans la Clape), c'est à dire que bien que connu sous la forme d'un arbuste, il peut sous certaines conditions environnementales remplir tous les critères définissant un arbre.


La meilleure représentation de cet état est celle du Myrte sacré du monastère de Paliani en Crête dont l'âge est estimé à environ 1600 ans.

Le Saint-Myrte de Paliani | © cretanbeaches.com
Le Saint-Myrte de Paliani | © cretanbeaches.com

L'utilisation du Myrte en Mésopotamie 𒄑𒊍

Les multiples facettes du Myrte dans la culture mésopotamienne: entre pratique rituelle, pharmacopée et parfumerie

Le déterminatif Summérien, šim ou Akkadien riq s'applique au nom d’une plante ou d’une herbe aromatique. Il peut aussi bien signifier résine, essence ou gomme.
ŋeš indique un bois, un arbre
i3, ì indique une huile

Signe: 𒄑𒊍
Valeurs syllabiques: šimaz,šimgir2, riqgir,
i3-a-su, ŋeš az, asu

Une plante médicinale.

La première pharmacopée connue remonte à la période des dynasties archaïques (3200 ans av. J.-C.). C'est une liste de recettes/prescriptions à base de plantes, minéraux et animaux pour la fabrication d'onguents, filtrats ou liquide, gravées en écriture cunéiforme sur des tablettes sumériennes trouvées à Nippur (Irak). Le Myrte était utilisé pour ses propriétés efficaces contre les infections, les maladies de la peau, les champignons et les ectoparasites.

  • La fabrication de l'huile de Myrte. Tablette W22307/15 l. 10 (Uruk, V-IV s. av. J.-C.)
  • i3 šimgir2 sza2 _du11_-u2 : šimgir2 gaz2 SIM ina A tu-[bal?-lal?]

    Huile de myrte, en écrasant et en tamisant le myrte, en le mélangeant avec de l'eau et de l'huile et en le faisant bouillir.

Assyrie (Irak)Ier millénaire av. J.-C.

tablette médicinale AO 11447 (face), © Musée du Louvre / Raphaël Chipault
tablette médicinale AO 11447 (face),
© Musée du Louvre / Raphaël Chipault
  • Assyrien: .
  • Extrait du premier livre du corpus médical akkadien traitant des maladies du crâne et de la tête
14. Pour calmer des maux de tête lancinants, tu mélangeras du sapin, du myrte, des roses, du mucilage de sésame.
Texte original tablette médicinale AO 11447
14. ana tîb3 pûti nu-uḫ-ḫu, riqkukru riqasu kasî DUḪ šamaššammi

Une plante odorifère.

Utilisée dans les parfums, on retrouve le Myrte (i3-a-su) avec le cyprès, (i3-šu-ur2-min2), et le cèdre, (i3 gešeren).

UmmaIIIe millénaire av. J.-C.

tablette liste d'aromates AO 6042 (face), © Musée du Louvre
tablette liste d'aromates AO 6042 (face),
© Musée du Louvre
  • Ur III: .
  • Liste d'aromates entrant dans la composition de parfums
Cèdre, 1 mine 1/3,
genévrier, 1 mine 2/3,
cyprès, 1 mine 2/3,
myrte, 1 mine 2/3,
jonc odorant, 1 mine 2/3
Système sexagésimal: 1 mine (ma.na en sumérien, manû en akkadien) = 500 g
Texte original

eren.bi 11/3 ma.na
za.ba.lum.bi 1 2/3 ma.na
su.ûr.rne.bi 1 2/3 ma.na
gir.bi 1 2/3 ma.na
gi.bi 1 2/3 ma.na

La bonne huile des Grands Arbres: i.du10.ga.giš.gal.gal

Ces ingrédients (cèdre, genévrier, myrte, cyprès) entraient aussi dans la composition de ce que les Sumériens appelaient "la bonne huile des Grands Arbres" et qui était utilisée pour purifier l'air lors d'épidémies ou dans des rites religieux (fumigation).


Mari (Syrie)XVIII s. av. J.-C.

Les fouilles archéologiques de la cité antique de Mari, située sur l’Euphrate dans l’actuelle Syrie, ont mis en évidence une industrie du parfum datée du XVIIIe s. av. J.-C.. Les registres comptables détaillent les ingrédients utilisés pour produire des huiles parfumées. On y trouve entre autres le myrte, le cyprès, le roseau odorant, le galbanum, le storax, l'opopanax et le labdanum.


Une plante apotropaïque et rituelle.

La vertu médicinale d'une plante permettait l'attribution d'un caractère sacré à celle-ci et son intégration dans des pratiques religieuses.

Ninive: Le récit du Déluge dans l’épopée de GilgameshAshurbanipal, VIIe s. av. J-C

tablette du Déluge XI: K.3375, VII<sup>e</sup> s. av. J-C, © British Museum
Ninive: tablette du Déluge XI K.3375, Neo-Assyrien
version standard VIIe s. av. J-C, © British Museum
J'ai offert de l'encens devant la montagne ziggourat.
Sept et sept vases de culte que j'ai mis en place,
et (dans le feu) en dessous (ou : dans leurs bols) j'ai versé roseaux (cymbopogon), cèdre et myrte.
Texte original
158  aškun šurqinnu ina muhhi ziqqurrat šadî
159  sebe u sebe adagurra uktīn
160  ina šaplīšunu attabak qanâ erēna u as[a]

Dans un texte du temple d'Uruk de la période séleucide, le prêtre allumait un feu de myrte, cèdre, roseau et tamaris lors de rituels d'observations des éclipses (prédictions).

La symbolique du Myrte et le sacré.

Le Myrte est un des symboles de Vénus/Aphrodite, déesse de l'amour, de la beauté et de la fertilité et pour cela associé aux cérémonies de mariage. Il est aussi présent dans le culte de Déméter et Perséphone.

Myrtus communis
Myrte commun | Rec d'Argent
Au VIIIe siècle av. J.-C. | Le bois sacré de myrte d'Apollon à Delphes

Euripide célèbre à Delphes le verger (bois) sacré (ἄλσος alsos) , de lauriers, de myrtes, consacré à Apollon près de la source Castalie, source où Apollon avait tué le serpent Python.

  • Le laurier (noble) est le symbole d'Apollon, mais les représentations du Dieu avec une couronne de Myrte s'imposent à partir du VIe s. av. J.-C. On trouve ainsi à Chypre l'Apollon Myrtates de Marathounda (IIIe s.) qui semble mettre en avant la composante curative du Dieu. J.-C.
Viens, rameau verdoyant du laurier touffu, destiné à purifier le sol que couvre la voûte du temple d'Apollon, toi qui crois dans les jardins des immortels, où de saintes rosées font jaillir une source intarissable pour arroser la chevelure sacrée du myrte, dont le feuillage me sert chaque jour, dès que le Soleil prend son vol rapide, à balayer le temple du dieu auquel je rends un culte assidu. O Péan ! ô Péan ! béni, béni sois-tu, fils de Latone !
Texte original Euripide, Ion, v 112-125. Ve siècle av. J.-C.
Ἄγ', ὦ νεηθαλὲς ὦ
καλλίστας προπόλευμα δά-
φνας, ἃ τὰν Φοίβου θυμέλαν σαίρεις ὑπὸ ναοῖς,
κήπων ἐξ ἀθανάτων,
ἵνα δρόσοι τέγγουσ' ἱεραί,
<ῥοὰν> ἀέναον
παγᾶν ἐκπροϊεῖσαι, μυρσίνας ἱερὰν φόβαν·
ᾇ σαίρω δάπεδον θεοῦ
παναμέριος ἅμ' ἁλίου
πτέρυγι θοᾷ
λατρεύων τὸ κατ' ἦμαρ.
Ὦ Παιὰν ὦ Παιάν,
εὐαίων εὐαίων
εἴης, ὦ Λατοῦς παῖ.

Au VI-Ve siècles av. J.-C. | Le sanctuaire d'Aphrodite Kataskopia
  • Ce sont les nombreuses taches plus claires qu'on observe sur les feuilles, qui étaient assimilées aux piqures d'épingle de Phèdre.

Ce sont les feuilles d’un myrte poussant près du sanctuaire d’Aphrodite Kataskopia à Trézène que Phèdre maltraitait nerveusement en regardant Hippolyte s’entraîner sur le stade en contrebas.
C'est là, près de ce Myrte, que fut construit le tombeau de Phèdre non loin du sanctuaire d’Hippolyte.

... ce fut là que Phèdre vit pour la première fois Hippolyte, et qu'en étant devenue amoureuse, elle résolut de se tuer. On voit à Trézène un myrte dont les feuilles sont toutes percées, on prétend qu'il n'a pas toujours été ainsi, et que ces trous sont l'ouvrage de Phèdre qui, dans le chagrin où la plongeait son amour, le perçait avec l'aiguille qui lui servait à tenir ses cheveux.
Texte original Pausanias, Description de la Grèce, Livre I Attique, IIe siècle ap. J.-C.
καὶ Φαίδρα πρώτη ἐνταῦθα εἶδεν Ἱππόλυτον καὶ τὰ ἐς τὸν θάνατον ἐρασθεῖσα ἐβούλευσε. Μυρσίνη δέ ἐστι Τροιζηνίοις τὰ φύλλα διὰ πάσης ἔχουσα τετρυπημένα· φῦναι δὲ οὐκ ἐξ ἀρχῆς αὐτὴν λέγουσιν, ἀλλὰ τὸ ἔργον γεγενῆσθαι τῆς ἐς τὸν ἔρωτα ἄσης καὶ τῆς περόνης, ἣν ἐπὶ ταῖς θριξὶν εἶχεν ἡ Φαίδρα.

Au VI-Ve siècles av. J.-C. | La statue d'Aphrodite à Temnos

La statue d’Aphrodite offerte par Pélops qui souhaitait épouser Hippodamie avait été sculptée en bois de myrte.

“On voit aussi le trône de Pélops au sommet du mont Sipyle, au-dessus du temple de la Mère Plastène; enfin, après avoir traversé l'Hermos, on voit à Temnos une statue d’Aphrodite faite en bois de myrte en fleur (vivant), et nous apprenons par la tradition que c'est Pélops qui l'a érigée pour rendre la déesse favorable au projet qu'il avait d'obtenir Hippodamie en mariage.
Texte original Pausanias, Livre V, 13 7 Elide, IIe siècle ap. J.-C.
... Διαβάντι δὲ Ἕρμον ποταμὸν, Ἀφροδίτης ἄγαλμα ἐν Τήμνῳ πεποιημένον ἐκ μυρσίνης τεθηλυίας

Lorsque le lieu sacré, celui du dieu Quirinus, rend le Myrte sacré
Le Myrte comme symbole de l'équilibre, de la cohésion sociale à Rome.

Au IIIe siècle av. J.-C. | Le temple de Quirinus, Rome

Au nombre des sanctuaires les plus anciens, on range celui de Quirinus, c’est-à-dire Romulus lui-même. Deux myrtes sacrés y vécurent longtemps devant le temple même, l’un appelé patricien, l’autre plébéien. Le patricien fut pendant de nombreuses années le plus beau, vigoureux et prospère ; tant que le Sénat aussi fut florissant, il fut énorme et le plébéien souffreteux et rabougri ; quand ce dernier prit de la vigueur tandis que le patricien se mettait à jaunir à partir de la guerre de Marses, l’autorité des sénateurs s’affaiblit peu à peu ce corps majestueux se flétrit et devint stérile
Texte original Pline, Histoire naturelle, XV, 36, 120-121, Ie siècle ap. J.-C.
inter antiquissima namque delubra habetur Quirini, hoc est ipsius Romuli. in eo sacrae fuere myrti duae ante aedem ipsam per longum tempus, altera patricia appellata, altera plebeia. patricia multis annis praeualuit exuberans ac laeta; quamdiu senatus quoque floruit, illa ingens, plebeia retorrida ac squalida. quae postquam eualuit flauescente patricia, a Marsico bello languida auctoritas patrum facta est ac paulatim in sterilitatem emarcuit maiestas.

Le Myrte et la mort, le symbolisme "négatif" et l'immortalité.

Myrtus communis
Myrte commun | Rec d'Argent
Une série de mythes unit le myrte à des personnages humains, semi-divins ou divins pour lesquels il prend une valeur "négative" constante liée à la mort, à la mise à mort.
Ileana Chirassi, Elementi di culture precereali nei miti e riti greci. 1968

Les rituels du mariage (l'immortelle couronne du Myrte), comme dans ceux accompagnant les âmes perdues, mettent en évidence la dualité de la représentation du Myrte, où il symbolise l'immortalité de l'amour.


  • Nom vernaculaire: Herbe du lagui
    Érba dáou lagui, herbe du chagrin.
    Cette désignation vient de l'ancien usage des branches de myrte utilisées pour tresser des couronnes pour ceux qui allaient se marier, mariage qui marquait ainsi la séparation avec les parents.
    Antonii Gouan, Hortus regius Monspeliensis, 1762

C'est ainsi dans l'Enéide de Virgile, le bois de Myrtes, dans les lugentes campi, refuge des âmes inapaisées, celles dévastées par l'amour ou décédées prématurément.

Ceux dont le dur amour a rongé le cœur de son poison impitoyable, des sentiers écartés les cachent et une forêt de myrtes tout autour les protège: le mal d’aimer ne les quitte pas jusque dans la mort
Texte original
Hic, quos durus amor crudeli tabe peredit, secreti celant calles et myrtea circum silua tegit ; curae non ipsa in morte relinquont.

Le myrte accompagne l'initié dans sa mort et sa renaissance et représente la voie d’une immortalité.

Au VIIIe siècle av. J.-C. | Le sanctuaire de Déméter, les Mystères d'Eleusis
  • Perséphone-Kórē (la jeune fille), partagée entre deux mondes, celui des morts et celui des vivants
    Branche de myrte © British Museum
    Eleusis Tige de myrte d'or | IVe s. av. JC
    © British Museum

Déméter était honorée dans les mystères d'Éleusis, un culte célébrant le retour sur terre de sa fille Perséphone, qui avait été enlevée par Hadès, Dieu des Enfers, et par la même le retour à la vie (la renaissance) et le cycle des moissons.
Chaque année, se déroulait au mois de septembre, l'initiation qui durait 9 jours, ces 9 jours pendant lesquels Démeter avait cherché Perséphone aux Enfers.
Au cours du 6e jour de l'initiation, avait lieu la procession, placée sous la protection d’Iakkhos le guide, qui se rendait au temple.
Les mystes (ceux qui sont initiés aux mystères), ornés de couronnes de myrtes, portaient des torches ainsi que le bakkhos (βάκχος) constitué de rameaux de myrte.


Dans les rites funéraires, le myrte de par sa capacité à rester vert et parfumé tout au long de l'année, symbolise l'immortalité de l'âme. C'est pour cette raison que le Myrte se retrouve aussi bien dans les pratiques de crémation que dans celles d'inhumation. En associant le défunt avec le Myrte, on aidait l'âme dans son voyage.


Au IVe siècle av. J.-C. | Euripide
Offrande de Myrte sur les tombes

A propos du tombeau d'Agamemnon, où l'on déposait des couronnes (funéraires) de Myrtes autour et au dessus.

Électre
Le tombeau d'Agamemnon, laissé sans honneurs, n'a jamais encore reçu de libations ni de rameau de myrte et son bûcher est vide d'ornements...
Le vieillard
... puis autour de la tombe j'ai déposé des rameaux de myrte.
Texte original Euripide, Electre, 510
Ἀγαμέμνονος δὲ τύμβος ἠτιμασμένος οὔπω χοάς ποτ' οὐδὲ κλῶνα μυρσίνης ἔλαβε, πυρὰ δὲ χέρσος ἀγλαϊσμάτων.
... ἔσπεισα, τύμβῳ δ' ἀμφέθηκα μυρσίνας.

Au Ve siècle av. J.-C. | Aigai (Vergina), Grèce
Tombe de Philippe II de Macédoine, les pratiques funéraires: la crémation

En 1977, découverte des sépultures royales du Grand Tumulus où plusieurs couronnes de myrte ont été trouvées, parmi lesquelles la tombe inviolée de Philippe, père d’Alexandre le Grand, qui contenait les ossements du roi, recueillis sur le bûcher selon le rituel homérique.


Au Ie siècle av. J.-C. | Pline
Les pratiques funéraires: l’inhumation
  • Le peuplier et l'olivier étaient associés à des cultes oraculaires à Olympie. C'est aussi la référence aux peupliers du bois sacré de Perséphone.
Quelques-uns même ont mieux aimé être enterrés en des cercueils de terre cuite, par exemple M. Varron, à la pythagoricienne, avec des feuilles de myrte, d'olivier et de peuplier noir.
Texte original Pline, Histoire naturelle, XV, 35, 160
quin et defunctos sese multi fictilibus soliis condi maluere, sicut M. Varro, Pythagorio modo in myrti et oleae atque populi nigrae foliis.

Myrtus communis | <i>Juillet</i>
Myrtus communis, Rec d'Argent | Juillet